N° 2623
--
ASSEMBLÉE NATIONALE
CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958
ONZIÈME LÉGISLATURE
Enregistré à la Présidence
de l'Assemblée nationale le 11 octobre 2000.
RAPPORT D'INFORMATION
DÉPOSÉ
en application de l'article 145
du Règlement
PAR LA COMMISSION DE LA DÉFENSE
NATIONALE ET DES FORCES ARMÉES(1),
sur les systèmes de
surveillance et d'interception électroniques
pouvant mettre en cause la
sécurité nationale,
et présenté par
M. Arthur PAECHT,
Député.
--
(1) La composition de cette commission
figure au verso de la présente page.
Défense.
La commission de la défense
nationale et des forces armées est composée de :
M. Paul Quilès, président
; MM. Didier Boulaud, Jean-Claude Sandrier, Michel Voisin, vice-présidents
; Robert Gaïa, M. Pierre Lellouche, Mme Martine Lignières-Cassou,
secrétaires
; MM. Jean-Marc Ayrault, Jacques Baumel, Jean-Louis Bernard, André
Berthol, Jean-Yves Besselat, Bernard Birsinger, Jacques Blanc, Loïc
Bouvard, Jean-Pierre Braine, Philippe Briand, Jean Briane, Marcel Cabiddu,
Antoine Carré, Bernard Cazeneuve, Guy-Michel Chauveau, Alain Clary,
François Cornut-Gentille, Charles Cova, Michel Dasseux, Jean-Louis
Debré, François Deluga, Claude Desbons, Philippe Douste-Blazy,
Jean-Pierre Dupont, François Fillon, Christian Franqueville, Yves
Fromion, Yann Galut, René Galy-Dejean, Roland Garrigues, Henri de
Gastines, Bernard Grasset, Jacques Heuclin, François Hollande, Jean-Noël
Kerdraon, François Lamy, Claude Lanfranca, Jean-Yves Le Drian, Georges
Lemoine, François Liberti, Jean-Pierre Marché, Franck Marlin,
Jean Marsaudon, Christian Martin, Guy Menut, Gilbert Meyer, Michel Meylan,
Jean Michel, Jean-Pierre Michel, Charles Millon, Charles Miossec, Alain
Moyne-Bressand, Arthur Paecht, Jean-Claude Perez, Robert Poujade, Michèle
Rivasi, Michel Sainte-Marie, Bernard Seux, Guy Teissier, André Vauchez,
Emile Vernaudon, Jean-Claude Viollet, Aloyse Warhouver, Pierre-André
Wiltzer.
I. - LE
SYSTÈME ECHELON : UNE RÉALITÉ DONT LES CONSÉQUENCES
SONT DIFFICILES À APPRÉCIER 9
A. Une organisation vraisemblablement
détournée de sa FINALITÉ MILITAIRE INITIALE
9
1. Le développement du réseau
dans un contexte de guerre froide 9
a) Un pacte initial marqué
par le contexte historique 9
b) Un développement
spectaculaire qui a suivi celui des technologies 12
c) Un partenariat à
plusieurs niveaux 14
2. Un réseau détourné
de sa vocation initiale 15
a) La possibilité d'utilisation
des écoutes à des fins économiques 15
b) Les réactions des
industriels concernés par les écoutes 19
B. L'INCERTITUDE
SUR LES CAPACITÉS RÉELLES DU SYSTÈME 20
1. La thèse maximaliste 20
a) La vulnérabilité
des technologies de l'information 21
b) Le débat sur les
capacités techniques du système 23
2. La thèse du scepticisme
24
C. LES RAISONS
DE LA MÉDIATISATION ACTUELLE 26
1. Les raisons avancées le
plus souvent 26
a) La critique de la déviation
du système 26
b) La rupture du lien entre
les membres du Pacte 27
c) L'influence des groupes
de pression américains au nom de la défense des libertés
individuelles et de la protection des règles du commerce 27
d) L'intervention du Parlement
européen 29
2. Les hypothèses extrêmes
29
a) Les rivalités américaines
29
b) Une possible mystification
30
D. LES RÉPONSES
DES PAYS EUROPÉENS FACE AUX SYSTÈMES D'INTERCEPTION DES COMMUNICATIONS
31
1. Les réactions officielles
à l'existence d'Echelon 31
a) La position du Gouvernement
fédéral allemand 31
b) La position des autorités
belges 32
c) La position des autorités
britanniques 34
d) La position du Gouvernement
français 34
2. Les réticences des services
de renseignement 36
a) La tradition de coopération
bilatérale entre services de renseignement 36
b) Les systèmes nationaux
ou multinationaux 38
CONCLUSION DE LA PREMIÈRE
PARTIE : VERS UNE STRATÉGIE GLOBALE DE CONTRÔLE DE L'INFORMATION
? 39
II. - LES
MOYENS DE PROTECTION DES SYSTÈMES DE COMMUNICATIONS 41
A. La cryptologie 43
1. L'historique de la cryptographie
: une dynamique sans cesse en évolution 43
a) L'utilisation de chiffres
alphabétiques 43
b) De la mécanisation
à l'utilisation des ordinateurs 44
c) La cryptographie à
clés publiques 45
2. Le dilemme de la cryptographie
: entre libertés publiques et sécurité nationale 46
a) Les logiciels de chiffrement
47
b) Les systèmes de
séquestres et d'authentification 48
B. LA SITUATION
JURIDIQUE DES INTERCEPTIONS ET DE LA CRYPTOLOGIE 49
1. La réglementation internationale
concernant les interceptions des communications 49
a) Un régime international
somme toute permissif 49
b) L'absence de réglementation
européenne 50
c) Le cas particulier des
interceptions légales 52
2. Le renvoi aux dispositifs nationaux
52
a) Le cas des pays européens
52
b) Aux Etats-Unis : une protection
réservée aux citoyens américains 53
C. LES SYSTÈMES
DE SÉCURITÉ DES COMMUNICATIONS EN FRANCE 54
1. L'évolution récente
des dispositifs 55
a) La libéralisation
de la cryptologie : un nouveau cadre juridique 55
b) Le développement
des moyens de confidentialité et d'intégrité 57
c) Les programmes de protection
57
2. Le SGDN et la sécurité
des systèmes d'information 59
a) Les missions confiées
au SGDN 59
b) Les missions et les moyens
de la DCSSI 60
III. - LA
RÉACTION EUROPÉENNE AU SYSTÈME ECHELON
63
A. L'intérêt
exprimé pour la question au sein des instances EUROPÉENNES63
1. Les travaux du Parlement européen
63
a) Le rapport sur l'état
actuel de la surveillance électronique 64
b) Le document sur les techniques
permettant de lutter contre les formes d'interception 64
c) L'étude sur la
légalité des interceptions 66
d) L'analyse des risques possibles
des interceptions et la vulnérabilité du commerce électronique
66
e) La constitution d'une
commission parlementaire 67
2. Le silence embarrassé de
la Commission 69
B. UNE POSITION
AMBIGUË 69
1. La mise en _uvre d'un système
de surveillance européen 69
a) Les projets liés
à la définition d'intérêts communs 69
b) Les limites à l'élaboration
d'un système commun 70
2. Les perspectives ouvertes par
la politique européenne de sécurité et de défense
72
CONCLUSION GÉNÉRALE
75
1. A partir de quelques certitudes
sur Echelon... 75
2. ...Quelles peuvent être
des propositions concrètes pour diminuer les risques ? 76
EXAMEN EN COMMISSION 79
ANNEXE N° 1 87
ANNEXE N° 2 89
MESDAMES, MESSIEURS,
A la suite de la parution de plusieurs
rapports du Parlement européen sur le réseau Echelon et d'interrogations
de l'opinion publique reflétées par la presse à l'automne
1999, la Commission de la Défense nationale a décidé,
le 29 février dernier, de confier à un de ses membres un
rapport d'information sur les « systèmes de surveillance et
d'interception électroniques pouvant mettre en cause la sécurité
nationale ». La Commission a également décidé
d'associer aux activités du rapporteur d'information un groupe de
travail dans lequel chaque groupe politique serait représenté1.
Votre Rapporteur a été
amené à s'interroger principalement sur plusieurs thèmes
de réflexion :
- il a tout d'abord voulu comprendre
la nature exacte du réseau Echelon, analyser ses capacités
réelles et estimer ses véritables dangers (notamment à
l'égard des enjeux de sécurité et d'une utilisation
à des fins économiques). A ce titre, il a essayé de
comprendre les moyens techniques dont les services de renseignement peuvent
disposer pour recueillir l'information, la traiter et la diffuser ;
- il s'est ensuite interrogé
sur les raisons de la « médiatisation » actuelle du
réseau dit Echelon c'est à dire de l'intérêt
subit pour les réseaux d'écoutes. Pour l'expliquer, il a
donc cherché à savoir s'il n'y avait pas des raisons complexes
s'apparentant par exemple à des manipulations ;
- il a également souhaité
comprendre l'attitude des gouvernements occidentaux non membres du pacte
fondateur d'Echelon, d'une part à l'égard des réseaux
d'interception, d'autre part sur l'éventualité d'une coopération
européenne des services d'écoute des communications ;
- enfin, il a cherché quels
moyens permettraient de réduire la vulnérabilité des
administrations, des services publics, des sociétés et des
particuliers aux interceptions de leurs communications. Il s'est ainsi
demandé quelle forme pourrait prendre une collaboration permettant
aux Etats de l'Union européenne d'adopter une position commune face
aux intrusions manifestes qui peuvent léser leurs intérêts.
L'objet de la mission d'information
a été considéré comme difficile par tous les
interlocuteurs rencontrés par votre Rapporteur, certains se félicitant
cependant de l'intervention du Parlement et considérant que tout
débat sur un tel sujet était sain. Les difficultés
les plus importantes ont concerné les rencontres que votre Rapporteur
a souhaité avoir avec les responsables des services de renseignement.
En France, le ministère de l'Intérieur a permis à
votre Rapporteur de rencontrer deux responsables de la Direction de la
sécurité du territoire dont le directeur lui-même et
le ministère de la Défense a accepté une audition
du directeur général de la sécurité extérieure.
De plus, la Délégation générale à l'armement
a présenté à votre Rapporteur certains de ses chercheurs
dans le domaine des écoutes.
A l'étranger, votre Rapporteur
s'est heurté à une fin de non-recevoir de la part des autorités
américaines et britanniques.
Il est tout d'abord intéressant
de souligner que le refus des Britanniques s'est fondé sur le fait
que votre Rapporteur n'était « même pas membre d'une
délégation parlementaire chargée du contrôle
des services de renseignement ». Cette attitude ne peut que conforter
la Commission de la Défense dans l'idée que l'inscription
de la proposition de loi visant à la création d'une telle
structure à l'ordre du jour de l'Assemblée nationale est
plus que jamais nécessaire.
Aux Etats-Unis, les réticences
de l'administration, malgré les relances répétées
de notre Ambassade à Washington, sont difficilement compréhensibles.
Il a été expliqué qu'il ne s'agissait pas d'une commission
d'enquête mais d'une mission d'information venant recueillir l'avis
des responsables américains. Le refus de recevoir votre Rapporteur,
pris semble-t-il au plus haut niveau après de nombreuses délibérations,
a comme conséquence de relancer toutes les suspicions sur le rôle
d'Echelon et des Etats-Unis en particulier. Il est d'autant plus surprenant
que des responsables ou d'anciens responsables d'agences fédérales
se sont exprimés publiquement sur le sujet. L'ensemble des interlocuteurs
rencontrés à Washington a d'ailleurs exprimé son incompréhension
vis-à-vis de ce refus.
L'objectif du rapport d'information
n'a donc pu être, dans un premier stade, que d'apporter des précisions
sur les capacités d'un système d'écoutes international
nommé Echelon, d'en évaluer les risques à l'égard
de la sécurité nationale et de formuler quelques propositions
qui visent avant tout à protéger les acteurs français
de l'interception de leurs communications.
Les conclusions risquent d'apparaître
à certains très en retrait par rapport aux conséquences
des écoutes sur les libertés individuelles et l'indépendance
des Etats.
Mais le travail effectué n'a
aucune vocation polémique. Celle-ci serait d'ailleurs inutile voire
néfaste dans un domaine où il est apparu extrêmement
difficile d'obtenir des renseignements et de les vérifier, et où
coopèrent les services de renseignement des membres de l'Alliance
atlantique.
I. - LE SYSTÈME ECHELON
: UNE RÉALITÉ DONT LES CONSÉQUENCES SONT DIFFICILES
À APPRÉCIER
Ne souhaitant pas effectuer une analyse
exhaustive des systèmes d'interception des communications, votre
Rapporteur a préféré tenter de répondre à
quelques questions qui lui paraissaient fondamentales : quelles sont les
véritables finalités de ces systèmes et en particulier
d'Echelon ? Quelles sont ses capacités réelles ? Pourquoi
l'existence de tels réseaux a-t-elle pris récemment une importance
médiatique sans commune mesure avec le passé ? Quelles peuvent
être les réactions des pays occidentaux qui peuvent être
victimes de ces interceptions tout en étant quelquefois partie prenante
?
A. UNE ORGANISATION VRAISEMBLABLEMENT
DÉTOURNÉE DE SA FINALITÉ MILITAIRE INITIALE
Bien que de nombreux articles et
ouvrages aient déjà évoqué l'existence et l'organisation
d'un système nommé Échelon, il paraît nécessaire
d'en rappeler les grandes caractéristiques, non seulement en raison
de l'importance du phénomène, mais aussi de ses conséquences
pour les intérêts politiques et économiques des pays
européens.
L'évolution du système
depuis sa création est révélatrice de la prédominance
de l'acteur principal que sont les Etats-Unis et de leur souhait que l'ensemble
des pays occidentaux alignent leur politique d'écoutes sur la leur.
1. Le développement du
réseau dans un contexte de guerre froide
a) Un pacte initial marqué
par le contexte historique
L'un des maillons essentiels de la
stratégie de containment des Etats-Unis à l'égard
du pacte de Varsovie a consisté à créer un pacte de
sécurité destiné à intercepter les communications
politiques et militaires du bloc soviétique. Héritier d'un
système américano-britannique en vigueur pendant la seconde
guerre mondiale2, ce pacte secret, signé au départ
en 1947 par les Etats-Unis et le Royaume-Uni, d'où son nom UKUSA,
a été élargi à trois pays, d'abord le Canada
qui aurait conclu un accord bilatéral avec les Etats-Unis (CANUSA
Agreement),
la Nouvelle-Zélande et l'Australie.
Le choix de ces anciennes colonies
britanniques ne doit rien au hasard puisque les stations d'écoutes,
progressivement installées sur leurs territoires3, ont
permis une couverture quasimondiale et ont facilité l'interception
des communications de l'URSS et de ses satellites, voire de certains Alliés
comme la France.
Dans la théorie du renseignement,
le pacte UKUSA permet de développer une nouvelle forme de renseignement,
le COMINT (communications intelligence) complémentaire des
autres gammes existantes et en englobant d'ailleurs certaines : HUMINT
(human intelligence ou renseignement d'origine humaine), ELINT ou
SIGINT (electronic intelligence ou signal intelligence c'est-à-dire
renseignement d'origine électronique), RADARINT (radar intelligence).
Le pacte peut être interprété
de deux manières :
- soit comme la traduction du partage
géographique des tâches entre les cinq participants dont chacun,
par le biais de ses services d'interception, doit collecter l'information
à partir de ses propres stations d'écoute, traiter cette
information et procéder à des échanges avec ses partenaires.
Echelon constituerait alors le seul système multilatéral
d'interception des communications dans le monde, tous les autres systèmes
de coopération entre services ayant une nature bilatérale
;
- soit comme l'extension à
un niveau mondial du système américain USSS (United States
Sigint System) avec une logique coopérative inégale.
Le système fait donc appel
aux services de renseignement spécifiques des cinq pays participants.
Les indications sur les moyens humains et matériels de chaque service,
données dans le tableau suivant, reflètent évidemment
l'importance relative des participants.
|
Pays
|
Service d'interception
|
Effectifs
|
Moyens
|
| Australie |
Defense Signals Directorate
DSD
|
n.d.
|
n.d.
|
| Canada |
Communication Security Establishment
CSE
|
Environ 900
|
n.d.
|
| Etats-Unis |
National Security Agency NSA
|
40 000
|
4 milliards de dollars (budget
1997)
|
| Nouvelle-Zélande |
Government Communications Security
Bureau GCSB
|
1 500
|
n.d.
|
| Royaume-Uni |
Government Communications Headquarters
GCHQ
|
15 000
|
500 millions de livres
|
L'importance de la finalité
militaire initiale du pacte mérite d'être soulignée
dans la mesure où elle permet de replacer celui-ci dans le contexte
géostratégique de son élaboration et où elle
peut justifier que des relations aient pu se nouer entre le réseau
ainsi constitué et d'autres services de renseignement, en particulier
parmi les membres de l'Alliance atlantique.
Ainsi, les moyens d'écoute
des Allemands et des Français installés sur le territoire
de la RFA étaient-ils tournés en direction du Pacte de Varsovie
et contribuaient-ils à renseigner l'OTAN durant toute la période
de la guerre froide.
La finalité militaire est
d'ailleurs l'argument invoqué pour le maintien du réseau
après la disparition du Pacte de Varsovie.
D'une part, il semble légitime
que les objectifs de sécurité, partagés par les pays
occidentaux face aux nouvelles menaces communes que constituent par exemple
le terrorisme international ou le développement des trafics de produits
illicites, conduisent à des relations étroites des services
nationaux en charge de la sécurité. Votre Rapporteur reviendra
d'ailleurs sur ce point.
D'autre part, il a été
indiqué à votre Rapporteur que les installations d'écoutes
situées sur la base de Bad Aibling en Allemagne étaient utilisées
à présent pour la surveillance des Balkans et avaient bénéficié
à l'Alliance atlantique lors de ses interventions en ex-Yougoslavie
depuis une dizaine d'années. Les responsables allemands rencontrés
par votre Rapporteur partagent l'analyse des Etats-Unis qui continuent
à soutenir que les systèmes d'interception des communications
ont une finalité militaire, après le temps de la guerre froide.
b) Un développement
spectaculaire qui a suivi celui des technologies
Le véritable développement
du système date des années 70. Il est lié aux progrès
technologiques dans les domaines des communications (recours aux satellites),
des moyens d'écoute (paraboles et radômes) et du traitement
des données par les systèmes informatiques. C'est en effet
à partir de cette période que les ordinateurs sont devenus
capables de trier les données grâce à des systèmes
de mots-clés et que des connexions ont permis de relier les outils
informatiques des différents partenaires, facilitant ainsi le traitement
et les échanges d'information.
Comme dans le cas de tout système
de renseignement, le fonctionnement du réseau Echelon comporte en
effet trois phases : l'écoute des télécommunications,
le traitement des informations recueillies et l'échange des données.
_ Les méthodes d'écoute
concernent tous les vecteurs utilisés pour les communications modernes
: ondes radio, satellites, câbles terrestres ou sous-marins,
fibres optiques, réseaux informatiques...
L'interception des communications
qui transitent par satellite s'opère au moyen de stations d'écoutes
au sol. Certaines sont dédiées au réseau de satellites
Intelsat utilisés par la plupart des opérateurs occidentaux,
d'autres aux satellites Immarsat dont la vulnérabilité a
été soulignée. La croissance des communications transitant
par Intelsat a contraint les membres de l'UKUSA à augmenter le nombre
de leurs stations d'écoutes. A celles de Morvenstow au Royaume-Uni
et de Yakima aux Etats-Unis se sont ajoutés les sites de Chum Hom
Kok4, près de Hong-Kong, Sugar Grove près de Washington,
Waihopai en Nouvelle-Zélande (depuis 1989) et Geraldton en Australie
(depuis 1993). D'autres stations sont orientées vers les satellites
de communications régionales et connectées aux satellites
américains espions dont plusieurs générations ont
été lancées en orbite depuis le début des années
60.
Le document transmis au Parlement
européen « Interception Capabilities 2000 » estime
que les nations participant au réseau Echelon disposent en permanence
de 120 satellites espions pour les seuls échanges qui transitent
par l'espace.
La réception des données
recueillies par les satellites et les stations d'écoute est effectuée
par des stations au sol basées aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne
(Menwith Hill)5 et en Australie (Pine Grap) mais également
au Canada (Letrin près d'Ottawa), en Allemagne (Bad Aibling) ou
au Japon (Misawa).
_ L'une des plus grandes difficultés
consiste à extraire, de la masse des messages recueillis (plus de
trois millions par minute dans le monde selon certains experts), ceux qui
comportent un réel intérêt.
La technique utilisée repose
sur l'utilisation de mots-clés préalablement sélectionnés
et répertoriés dans des dictionnaires. Chaque agence de renseignement
élabore ainsi des listes de mots selon les activités qu'elle
souhaite suivre et contrôler. Les mots-clés correspondent
par exemple à des noms de dirigeants politiques ou économiques,
d'entreprises, d'institutions, de produits ou de références
de répertoires (adresses, numéros de téléphones,
de télex ou de fax). Pour éviter d'être submergé
par la masse des données, le système est capable d'élaborer
des combinaisons de mots-clés qui sont elles-mêmes indexées
dans les dictionnaires. Les dictionnaires des ordinateurs sont interconnectés.
Chaque système a en mémoire des listes de mots-clés
ou des combinaisons de chaque agence nationale -mais pas forcément
l'ensemble des listes ou des combinaisons du système-, ce qui lui
permet de repérer les messages contenant ces mots-clés et
de les transmettre à l'agence concernée. La mise à
jour des dictionnaires est quotidiennement assurée par chacune des
agences intéressées.
Le système implique que les
messages triés soient analysés. Ceux qui ne sont pas en langue
anglaise sont traduits ce qui suppose des équipes de traducteurs
très nombreuses. Les messages qui présentent un intérêt
sont synthétisés sous forme de rapports au standard déterminé
et envoyés « à certaines parties du réseau Echelon
».
Une difficulté récente
pour le système provient du développement des méthodes
de cryptage utilisées par les plus grands groupes industriels ou
certains services étatiques pour assurer la confidentialité
de leurs communications. Une des explications apportées à
la diffusion récente d'informations sur le réseau Echelon
est liée à la difficulté croissante des services d'écoute
face au développement de la cryptologie et à la nécessité
pour ces services de suivre les progrès des technologies dans ce
domaine et d'éviter que celles-ci n'empêchent une action qu'ils
considèrent légitime. Ce point sera développé
dans une seconde partie du rapport.
Le développement du réseau
Echelon a été multiforme. Tout d'abord, le système
n'a pas été conçu pour intercepter seulement certains
types de communications comme les messages à caractère militaire
lors de la guerre froide, mais il a eu vocation à intercepter de
manière indistincte tous les messages dans le monde, quels que soient
la nature de leur support et leur contenu, c'est-à-dire y compris
les communications privées. Sont donc concernés tous les
messages transmis par écrit (télex, fax, plus récemment
courrier électronique) et par ondes hertziennes. Depuis le développement
des téléphonies mobiles et le recours aux satellites, ce
sont également les communications « vocales » qui sont
susceptibles d'être interceptées.
c) Un partenariat à
plusieurs niveaux
La conviction de la mission d'information
est double : non seulement, les Etats-Unis jouent un rôle prépondérant
et dirigeant dans le système, mais les autres partenaires sont dans
une situation qui reflète à la fois leur dépendance
et leur sujétion.
La suprématie américaine
à l'égard des réseaux d'écoute et d'interception
se fait sentir sur de nombreux plans.
Tout d'abord, l'architecture du réseau
Echelon a été entièrement conçue par la NSA
en charge statutairement du renseignement électronique SIGINT et
les quatre autres agences nationales n'ont fait que l'adopter. Seule la
NSA dispose de l'ensemble des codes ou combinaisons et a l'accès
à l'ensemble du réseau. Les agences non américaines
doivent obtenir l'autorisation de la NSA pour, par exemple, s'abonner à
des dictionnaires et recevoir des informations des stations qu'elles ne
contrôlent pas.
L'une des questions les plus intéressantes
à propos d'Echelon porte sur le degré d'intégration
des différents services de renseignement. Il est difficile de connaître
la logique interne du système car les contacts bilatéraux
entre services qui permettraient une telle analyse ne sont pas aussi prononcés
que les médias l'imaginent. Echelon pourrait à cet égard
être qualifié de coopérative inégalitaire, les
« associés » se trouvant dans des situations différenciées.
Les Etats-Unis constituent le maître
d'_uvre de l'ensemble. Le Royaume-Uni, en raison de ses compétences
et d'une longue tradition, est un partenaire privilégié.
Les trois autres pays sont dans une situation d'associés plutôt
que de partenaires : ils ont un rôle assigné en termes de
technologies et de secteurs d'intervention en raison d'un moindre niveau
de leurs capacités d'interception. Toutes les informations recueillies
sont communiquées à la NSA de manière automatique
mais ne sont redistribuées aux autres agences que si la NSA l'estime
nécessaire. Il semble aussi que, si un pays introduit un mot-clé
qui l'intéresse particulièrement dans le dictionnaire des
ordinateurs du système, la NSA soit forcément au courant
que les informations contenant ce mot-clé sont communiquées
au pays demandeur.
Le cas de la Nouvelle-Zélande
est symptomatique puisque le refus de ce pays d'accepter des navires nucléaires
américains dans ses ports et ses réticences face au système
semblent l'avoir marginalisé dans un premier temps, les Etats-Unis
prenant des mesures de rétorsion, voire exclu d'un second réseau
plus intégré des agences de renseignement et relatif aux
échanges d'informations après traitement. Mais la Nouvelle-Zélande
continue à participer au réseau et les échanges entre
services ont été maintenus. Ils ont été actifs
pendant la dernière campagne d'essais nucléaires de la France
dans le Pacifique compte tenu de la situation géographique de la
Nouvelle-Zélande.
2. Un réseau détourné
de sa vocation initiale
Alors que la disparition du Pacte
de Varsovie et l'effondrement du bloc soviétique auraient pu amener
le système global d'interceptions des communications à disparaître,
il semble qu'avant même la fin des années 80, Echelon ait
été orienté à d'autres fins, y compris le renseignement
économique, voire utilisé avec des objectifs politiques entre
Alliés.
a) La possibilité d'utilisation
des écoutes à des fins économiques
_ L'utilisation des services officiels
de renseignement pour promouvoir les activités économiques
est une réalité. C'est à la fois une tentation permanente
et une conséquence inévitable de l'activité de ces
services, au-delà de toutes leurs dénégations.
De nombreux exemples ont été
fournis par les médias pour illustrer le dévoiement d'un
système d'interception des communications comme Echelon. Ils concernent
des négociations internationales aussi bien politiques qu'économiques.
Ils visent, soit des Etats ou des institutions internationales (OMC ou
Union européenne), soit des entreprises, notamment celles en concurrence
avec des groupes américains sur des marchés tiers : les exemples
les plus couramment cités concernent Thomson-CSF contre Raytheon
pour un marché de radars au Brésil, Airbus contre Boeing
en Arabie Saoudite, ou la firme allemande Siemens pour un marché
d'électronique en Inde.
L'orientation des services de renseignement
des Etats-Unis vers un soutien direct à la politique commerciale
de leur pays n'est pas nouvelle. L'administration américaine sous
la présidence de Bill Clinton a clairement exprimé le choix
d'une intervention croissante de l'exécutif et des services gouvernementaux
en faveur du secteur industriel. La création du National Council
of economy répond au même objectif de défense des
intérêts économiques des Etats-Unis par tous les moyens.
Depuis quelques années, le
gouvernement américain a reconnu une capacité d'interception
des télécommunications à partir d'un système
militaire d'écoutes qui s'est diversifié. L'élément
nouveau est qu'à la suite du premier rapport au Parlement européen
de son service d'études (STOA) en 1998, certains responsables officiels
américains ont fait de multiples déclarations pour justifier
le réseau Echelon en avançant deux raisons majeures : le
développement de pratiques commerciales déloyales de la part
des Européens et notamment des Français (argument économique
de moralité) et l'existence de capacités similaires d'interception
dans d'autres pays européens, en particulier en Allemagne et en
France.
Les présentations de M. Michael
V. Hayden, directeur de la NSA, ou de M. George J. Tenet, directeur de
la CIA, devant les membres du Congrès, et en particulier leurs auditions
à plusieurs reprises devant les deux commissions spéciales
en charge du renseignement à la Chambre des représentants
et au Sénat6, s'appuient souvent sur l'énoncé
de grands principes moralisateurs :
- d'une part, les deux responsables
des agences fédérales ont toujours soutenu que les activités
des services de renseignement étaient compatibles avec les «
lois
des Etats-Unis et les droits fondamentaux des citoyens américains
». Ils ont ainsi affirmé qu'aucune conversation privée
de citoyens américains ne faisait l'objet d'écoutes. Ils
ont rappelé que l'activité des services de renseignement
était strictement encadrée par des mécanismes législatifs
et réglementaires, dont l'Executive order n° 12-333, que ces
activités devaient être approuvées par l'Attorney General,
que les agents des services de renseignement étaient tenus de dénoncer
les violations qu'ils pouvaient constater, et que les Inspecteurs généraux
des services de renseignement (CIA, DIA, FBI ou NSA) faisaient rapport
au Président des Etats-Unis des activités qu'ils estimaient
illégales ;
- d'autre part, trois objectifs semblent
avoir été fixés aux services de renseignement américains
: surveiller les entreprises qui rompent les embargos décidés
par l'ONU ou les Etats-Unis, suivre les technologies duales pour éviter
leur utilisation dans la production d'armes de destruction massive, moraliser
le commerce international et éviter ainsi que les entreprises américaines
ne soient pénalisées par les comportements délictueux
de leurs concurrents.
Les affirmations des responsables
des agences fédérales doivent être relativisées
au regard des considérations suivantes :
- plusieurs exceptions permettent
aux agences fédérales américaines d'écouter
les conversations privées, notamment le soupçon qu'une personne
travaille pour un « pouvoir étranger », l'existence
d'un mandat d'une cour de justice ou le fait que les communications se
déroulent en dehors du territoire américain (overseas).
En outre, les autorités fédérales auraient la possibilité
de conserver des conversations au-delà du délai légal
de 24 heures en dehors du territoire américain, donc de les exploiter
même lorsqu'elles ont été réalisées par
des citoyens américains ;
- des structures de coordination
existent pour favoriser les échanges entre le secteur privé
et les administrations américaines. Ces échanges ont bénéficié
depuis quelques années d'un transfert mutuel de personnels. La CIA
a embauché de plus en plus de jeunes disposant déjà
d'une première expérience professionnelle dans le secteur
privé. La NSA et la CIA ont encouragé la reconversion d'une
partie de leur personnel vers le secteur privé. Les responsables
des services informatiques et de sécurité des entreprises
sont souvent d'anciens employés des agences fédérales
;
- les méthodes mises en _uvre
pour contrôler certaines activités sont similaires à
celles visant l'espionnage économique. Comme le reconnaissent plusieurs
membres du Congrès, il est quasiment impossible de séparer
ces activités. Le directeur de la CIA affirme que l'agence intervient
lorsqu'une entreprise américaine pourrait être «lésée»
dans ses intérêts par un concurrent ne se conformant pas à
des pratiques loyales. Les informations sont transmises aux ministères
intéressés (Treasury Department, Commerce Department, Justice
Department,...) qui peuvent alors décider d'avertir ou non l'entreprise
concernée.
Les propos tenus par les actuels
dirigeants des agences fédérales en charge du renseignement
rejoignent ceux de M. R. James Woolsey, ancien directeur de la CIA. Dans
deux articles7, aux tons d'ailleurs assez divergents mais empreints
d'ironie et provocateurs, il a reconnu que des écoutes avaient été
effectuées aux dépends d'entreprises européennes.
Il les a justifiées au nom de la lutte contre la corruption et de
la croisade contre le versement de « pots-de-vin » par
les groupes européens à des Gouvernements tiers.
Lors de son audition, M. R. James
Woolsey s'est tout d'abord défendu d'avoir affirmé que les
Etats-Unis faisaient actuellement de l'espionnage économique aux
dépens de sociétés étrangères. Il a
affirmé que le titre du Wall Street Journal employant le présent
(« Why we spy our Allies ? ») était dû
aux journalistes et non à lui-même. Il a par contre admis
que, lorsqu'il était directeur de la CIA, certaines écoutes
concernaient des entreprises soupçonnées de verser des pots-de-vin.
Il a rappelé que 95 % des informations provenaient des ressources
ouvertes et seulement 5 % des sources secrètes sur des sujets déterminés.
Aux Etats-Unis, la communauté du renseignement a toujours fait du
renseignement économique pour trois raisons (suivi des biens à
double usage, respect des sanctions économiques, utilisation de
méthodes frauduleuses de la part d'entreprises ou de gouvernements
étrangers). Il n'a jamais été question de recueillir
des secrets technologiques au profit d'entreprises américaines.
M. R. James Woolsey a également
indiqué que lorsqu'il était directeur de la CIA, des sénateurs
l'avaient interrogé pour savoir s'il était prêt à
engager l'agence vers l'espionnage industriel. Certains journalistes ont
interprété sa réponse comme un soutien aux entreprises
américaines. Mais plusieurs analystes ont conclu que jamais le Gouvernement
américain n'autoriserait la participation d'une agence fédérale
à de telles activités. De plus, les restructurations industrielles
et la globalisation des procédés au niveau mondial rendent
difficile l'attribution d'une nationalité aux entreprises. Il est
ainsi quelquefois impossible de savoir si on s'adresse à une société
étrangère ou américaine. Aussi laquelle faudrait-il
aider ?
Si la presse américaine avait
pu relever des cas où les agences fédérales ont favorisé
les entreprises américaines, elle aurait été ravie
de dénoncer leur hypocrisie. La transparence du système serait
telle qu'il est impossible que des détournements n'aient pas été
connus. De plus, l'espionnage ne correspond pas à l'objectif primordial
de sécurité et risquerait de détourner les capacités
d'enjeux plus importants.
Le détournement à des
fins économiques place d'ailleurs les autres pays dans des situations
difficiles, notamment le Royaume-Uni. Les intérêts des Etats-Unis
et du Royaume-Uni peuvent diverger, par exemple en matière de marchés
d'équipements militaires ou d'aéronautique civile.
Or le Royaume-Uni participe à
des interceptions dont les résultats peuvent être quelquefois
utilisés contre les intérêts mêmes de ses entreprises
nationales ou de sa politique extérieure. Le cas du marché
perdu par le consortium Airbus est révélateur puisque le
groupe British Aerospace détient 20 % de ce consortium.
De même, la présence
du Royaume-Uni dans le système est encore plus préoccupante
pour toutes les affaires relevant de l'Union européenne s'il s'avère
que l'Union est « piégée » lors des négociations
internationales ou dans les sommets concourant à la réforme
des institutions communautaires ou encore au développement de la
politique européenne de sécurité et de défense.
b) Les réactions des
industriels concernés par les écoutes
Aux questions qui leur ont été
posées par la mission d'information, les réponses des industriels
français ou allemands, potentiellement victimes d'écoutes,
ont été concordantes.
Si les responsables de grands groupes
ont généralement indiqué qu'ils étaient effectivement
concernés par l'espionnage économique, qui était une
réalité, ils ont cependant reconnu qu'il était difficile
de connaître l'origine des fuites et qu'il leur était impossible
d'affirmer que des marchés avaient été perdus en raison
d'écoutes.
Pour les responsables américains,
la perte de contrats par des sociétés européennes
n'est pas due aux écoutes ni à l'espionnage de leurs secrets
commerciaux mais aux versements de pots-de-vin. Lorsque les Etats-Unis
ont eu connaissance de telles pratiques, dans un souci de moraliser le
commerce international, ils ont demandé à leurs ambassadeurs
d'intervenir auprès des responsables des pays acheteurs.
Pour les industriels, l'échec
commercial peut tenir à de nombreux facteurs, surtout dans un contexte
international. Aux considérations techniques et financières
sur les programmes concernés, s'ajoutent dans de nombreux cas des
préoccupations stratégiques. Il est vrai que certaines sociétés
s'aperçoivent parfois, au cours des négociations et notamment
dans les appels d'offres internationaux, que des concurrents ont eu connaissance
des éléments de la négociation, ne serait ce qu'au
travers des « offres sondes » qui sont envoyées et qui
révèlent l'existence d'écoutes.
Il est ainsi intéressant de
souligner qu'aucune plainte d'entreprise française, ou même
européenne, n'a jamais été déposée en
raison de dommages occasionnés par des écoutes électroniques,
ce qui explique que le Quai d'Orsay n'ait jamais eu de réprobation
diplomatique à formuler. Symétriquement, aucune entreprise
américaine ne s'est jamais plainte d'écoutes de la part de
services européens de renseignement. Les deux exemples les plus
connus (Brésil et Arabie) ne prouvent pas que la NSA ait fourni
des informations à des entreprises américaines mais les spécialistes
estiment que la NSA est intervenue.
Par ailleurs, les demandes accrues
des sociétés, dont les enjeux économiques sont devenus
internationaux, pour des réseaux cryptés de communication
témoignent de la crainte de subir des attaques et de la prise de
conscience de l'intérêt de se protéger contre les intrusions.
Certaines réactions n'ont
cependant pas été sans surprendre votre Rapporteur. Ainsi,
un grand groupe multinational a souligné que les industriels ne
pourraient ou ne voudraient pas répondre aux questions relatives
au rôle d'Echelon, parce qu'eux-mêmes, dans certains cas, mettaient
en _uvre leur propre réseau. Seuls les grands groupes peuvent mettre
en place leurs propres structures de renseignement et les PMI-PME n'ont
pas les capacités d'avoir leurs propres services d'intelligence
économique, surtout celles qui ne sont pas filiales de grands groupes.
Mais toute société peut faire appel à des entreprises
spécialisées qui recherchent et exploitent l'information
ouverte.
De plus, il faut être conscient
de la multiplication des sociétés chargées de récupérer
des informations au profit de tiers. Ces sociétés ont les
compétences pour pénétrer dans les systèmes
informatiques et utilisent les mêmes méthodes que les pirates
sur le réseau Internet. Les opérateurs de réseaux
effectuent une surveillance mais les réseaux comportent des failles
qui sont utilisées par certains, même sur le territoire national.
B. L'INCERTITUDE SUR LES CAPACITÉS
RÉELLES DU SYSTÈME
Les experts consultés ou rencontrés
par votre Rapporteur n'ont pas toujours tenu des discours concordants sur
les capacités des réseaux d'interception des communications
et du système Echelon en particulier.
1. La thèse maximaliste
Pour certains spécialistes,
qui ont sans doute une vision maximaliste, le système mis
en place est capable d'intercepter l'ensemble des communications au niveau
mondial, quel que soit le réseau technique utilisé. Ils affirment
que toutes les télécommunications par satellites sont interceptées,
stockées et triées, et qu'il en est de même pour les
communications filaires (téléphones fixes, fax). Pour eux,
s'il existe, l'analyse en différé peut compenser, au moins
en partie, certains manques dans les capacités immédiates
de traitement.
Ces affirmations sont soutenues par
la vulnérabilité des technologies de l'information et les
progrès des techniques d'interception des communications, facteur
clé du sujet.
a) La vulnérabilité
des technologies de l'information
Il paraît nécessaire
de souligner que tous les éléments composant les technologies
modernes de communications possèdent leurs propres vulnérabilités
: les matériels (circuits intégrés, processeurs, ...),
les logiciels (programmes qui commandent les matériels), les supports
de communication (câbles, fibres optiques, ondes radio, ...).
Les systèmes d'information
et de communications (SIC) sont vulnérables à l'écoute
passive (écoute des signaux par interception des liaisons satellitaires
ou des faisceaux hertziens, par branchement sur les réseaux filaires
ou écoute des réseaux), aux intrusions (recherche de l'information
au cours des interceptions GSM, attaques lors des télémaintenances,
vols de session, usages de portes dérobées dans les systèmes
d'exploitation,...) voire à l'écoute active (l'information
est fournie par la source en raison de virus informatiques ou de chevaux
de Troie introduits dans le système de l'émetteur). On peut
même affirmer que les SIC deviennent de plus en plus vulnérables
dans la mesure où l'émetteur d'un message ne contrôle
plus le stockage et la communication de ses messages, et que la captation
des traces laissées par ceux-ci est de moins en moins visible.
Les communications satellitaires
peuvent facilement être interceptées en raison des liaisons
entre les satellites géostationnaires et les stations au sol. Les
rayonnements sont susceptibles d'être captés soit directement
par des satellites espions, soit par des stations terrestres dont les antennes
sont judicieusement dirigées. Il n'en est pas de même des
réseaux filaires qui ne peuvent être piratés qu'en
dehors du territoire national (sauf à disposer de complicités).
Le cas des câbles sous-marins est illustré par Duncan Campbell
qui cite l'intervention de sous-marins américains posant des manchons
ou pods8 sur des câbles soviétiques
et sur des câbles entre l'Europe et l'Afrique de l'Ouest.
La vulnérabilité des
réseaux s'est accrue avec le développement de l'informatique.
Dans ce contexte, le débat sur les écoutes ne peut manquer
de s'étendre à la question des intrusions dans les réseaux,
c'est-à-dire au plus près de la source émettrice du
message, au c_ur de l'architecture des réseaux.
Les intrusions utilisent toutes les
failles des matériels (hardwares) et des logiciels (softwares).
De nombreux spécialistes ont confirmé ces failles à
votre Rapporteur : elles peuvent prendre la forme de fonctions cachées
dans les logiciels du commerce, c'est-à-dire non signalées
dans la documentation remise à l'utilisateur mais qui peuvent être
activées par un tiers. Certaines de ces fonctions sont anodines
encore qu'il soit impossible de savoir si elles ne contiennent pas d'autres
finalités que l'amusement de leur programmeur. Mais bien d'autres
fonctions n'ont pas pu être détectées et posent la
question de programmes espions dits back doors dans les logiciels
du commerce.
Les spécialistes de la DGA
qui travaillent au centre d'électronique de l'armement (CELAR) à
Rennes ont fait la démonstration à votre Rapporteur de l'existence
de failles ou de fonctions cachées dans certains logiciels, et ont
mené des attaques virtuelles contre des sites Internet en utilisant
les anomalies de fonctionnement des logiciels et en prouvant par là
que la guerre de l'information était devenue une réalité.
Depuis de nombreuses années,
ces failles technologiques sont dénoncées par des chercheurs
ou des spécialistes. Elles sont d'autant plus redoutables qu'elles
émanent de produits d'origine américaine qui représentent
près de 80 % du marché mondial. Certes, certaines sont involontaires
mais d'autres ont été créées sciemment. Leur
vocation est avant tout commerciale puisqu'une défaillance suppose
d'être améliorée : les nouvelles versions des logiciels
trouveront ainsi des débouchés commerciaux. On peut aussi
supposer qu'elles ne sont pas toutes motivées par des préoccupations
commerciales.
Si elle a reconnu l'existence de
fonctions cachées dans ses produits, la société Microsoft
a démenti à plusieurs reprises, non seulement qu'elle entretenait
des liens avec les services de renseignement américains, mais que
ses programmes permettaient de décoder les informations contenues
dans les ordinateurs utilisant ses logiciels (par exemple Windows, Word
ou Excel voire Internet Explorer).
Il est vrai que, face à la
difficulté d'analyser les produits dont ils ne connaissent que la
partie exécutable, les chercheurs restent réservés
sur de telles possibilités.
Leur existence aurait cependant été
confirmée au gouvernement français par un rapport «
Sécurité
des systèmes d'information : dépendance et vulnérabilité
»
de l'Amiral Jean Marguin commandé par la Délégation
aux affaires stratégiques (DAS) du ministère de la Défense
et remis début février 2000. Ce rapport, dont la presse a
déjà fait état, analyserait les défauts des
logiciels et les risques de collusion entre les agences fédérales
et les sociétés créatrices de ces logiciels. Il insisterait
sur les liens entre Microsoft et le Pentagone (son principal client dans
le monde). Il chercherait également à expliquer la découverte
réalisée en août 1999 par un chercheur canadien Andrew
Fernandes qui identifia dans Windows une ligne de code faisant référence
à la NSA.
Il faut cependant éviter de
considérer que tous les produits sur le marché ont fait l'objet
de manipulations. D'une part, les entreprises américaines n'ont
pas le monopole du marché, d'autre part, les services officiels
n'ont pas les moyens de piéger tous les logiciels, enfin, les techniques
de cryptage sont puissantes. De plus, alors que les entreprises de la défense
et de l'espace, bien que privées, entretenaient des relations étroites
avec le Gouvernement américain, en particulier avec le ministère
de la défense (DoD), les sociétés productrices de
logiciels sont plutôt hostiles à l'intervention de l'Etat
et aux règles fédérales, elles sont plus indépendantes
et ont moins la volonté de coopérer avec l'Etat, comme en
témoignent les difficultés de Bill Gates, président
de Microsoft, avec la justice.
b) Le débat sur les
capacités techniques du système
Se fondant sur une comparaison des
budgets des agences de renseignement, certains experts estiment que les
capacités des agences américaines sont énormes et
que toutes les déclarations officielles sur ces capacités
n'ont eu de cesse de les minimiser.
Il faut rester prudent sur les potentialités
des systèmes d'écoute et les chiffres fournis en termes de
nombre de messages interceptés ne signifient pas grand chose. Tout
d'abord parce que ce qui importe c'est la capacité de traitement.
Ensuite, parmi la population, l'intérêt des services d'écoute
est d'identifier les cibles qui comptent (environ 5 000 personnes par exemple
en France) et de les suivre : les moyens d'écoute sont donc orientés
sur les personnalités donc les communications les plus intéressantes.
Enfin, les sources ouvertes sont
suffisantes pour fournir des bases de données. On peut ainsi suivre
l'activité des sociétés et de leurs dirigeants à
travers la presse spécialisée et technique.
Certains experts ajoutent que les
écoutes fournissent des renseignements sur les caractéristiques
d'un réseau de communications (architecture, rythme, localisation
et déplacement des sources émettrices, intensité...)
qui permettent de déterminer sa nature. L'exemple historique du
réseau crypté soviétique A 12 détecté
en Allemagne de l'Est est souvent cité à cet égard.
Mais de nombreux exemples récents ont été cités,
la simple existence de messages chiffrés entre deux personnes constituant
déjà une information.
2. La thèse du scepticisme
Pour d'autres, plus empreints
de scepticisme, de nombreux facteurs limitent les potentialités
des systèmes d'écoutes comme Echelon :
- d'une part, il est douteux que
l'ensemble de la planète soit couvert, le réseau Echelon
par exemple ayant été constitué pour lutter contre
le bloc communiste et ses satellites, et reposant en priorité sur
l'interception des communications satellitaires ;
- d'autre part, les communications
filaires restent difficiles à intercepter sans que l'utilisateur
ne s'en aperçoive ou sans la complicité de l'opérateur
de réseau (a contrario, de forts soupçons existent
sur une connivence possible entre British Telecom et le GCHQ). L'interception
à partir de fibres optiques serait ainsi délicate en raison
de la nécessité pour réaliser une interception de
se placer au niveau d'un répétiteur qui amplifie le signal
lumineux à intervalles réguliers et du fait que toute intrusion
sur la fibre optique est décelée en bout de ligne. Certains
experts estiment cependant que les intrusions sont possibles car des dérivations
optiques sont réalisables en ayant accès directement aux
fibres, par exemple au niveau des centres de distribution, ou en se positionnant
sur l'enveloppe des fibres et en captant les ondes extrêmement faibles
qui y sont émises ;
- de plus, la multiplication des
communications, en dernier lieu sur Internet, rend matériellement
impossible l'interception de tous les messages, et a fortiori leur
stockage et leur traitement.
La possibilité de tri des
messages ne réduit pas les difficultés techniques. En effet,
les limites des systèmes d'interception sont liées au traitement
des données recueillies. Le tri des informations intéressantes
à partir des données brutes nécessite les techniques
de sélection ou d'extraction les plus perfectionnées. Plusieurs
pays disposent de compétences dans ces techniques. Les Russes détiennent
certainement des compétences dans le domaine de la sélection.
La France dispose de certains atouts dans les technologies des algorithmes
et de la linguistique, ce qui favorise les échanges de technologies
avec d'autres pays. Mais l'élément le plus important reste
la puissance de calcul des ordinateurs. Certaines estimations de spécialistes
tendent à montrer que, malgré tous leurs moyens, les services
partenaires d'UKUSA ne sont plus en mesure de traiter la masse d'informations
recueillies.
Même avec les systèmes
de reconnaissance de contexte et de langues, l'un des principaux obstacles
viendrait de la langue utilisée. Il paraît de bon sens de
comprendre qu'aucune organisation n'est en mesure de traduire des messages
pouvant être émis dans les milliers de langues connues. Bien
que le système se concentre sur les langues les plus usitées
ou liées à des questions de sécurité, on peut
se demander si la NSA dispose des locuteurs en nombre suffisant pour l'arabe,
le persan, le coréen, le serbo-croate... L'utilisation d'une langue
rare ou disparue renforce la protection du message9. L'utilisation
d'une langue vivante mais quasi inconnue comme le navajo s'est révélée
un atout pour les communications des armées américaines dans
le Pacifique de 1942 à 1945.
- enfin, le développement
des techniques de cryptologie des messages diminue les capacités
de traitement et d'analyse, car la puissance de calcul alors requise est
impressionnante. Malgré l'ampleur de ses moyens, la NSA n'aurait
pas les moyens pour traiter l'ensemble des messages cryptés et les
analyser, même si les écoutes ont été ciblées
et même si des tris ont été opérés au
préalable.
La plupart des interlocuteurs que
votre Rapporteur a rencontrés aux Etats-Unis ont fait part de la
surestimation des performances du réseau par les médias et
ont souligné que les agences fédérales de renseignement,
soumises au contrôle étroit du Congrès, notamment sur
le plan budgétaire, ne disposaient plus des capacités suffisantes.
Certains spécialistes ont même caractérisé la
NSA de « dinosaure » dépassé par l'évolution
des technologies et la masse d'informations. D'ailleurs, les responsables
de la NSA se plaignent de régresser en capacités et les membres
du Congrès n'apprécient pas les performances de cette agence.
- en tout état de cause, quelles
que soient les performances du réseau Echelon, il doit être
complété par d'autres systèmes de renseignement, humain
ou technique. En effet, la capacité d'analyse est primordiale, notamment
en matière de terrorisme et les services doivent disposer de compétences
humaines et d'une culture qui peut leur manquer parfois, notamment aux
Etats-Unis.
Pour les membres du Congrès
et leurs collaborateurs rencontrés à Washington, comme pour
de nombreux spécialistes américains, les enjeux de sécurité
supposeraient que les capacités des systèmes d'interception
des communications soient renforcées et qu'un nouveau système
plus performant remplace le réseau Echelon.
L'ensemble des interlocuteurs s'est
finalement prononcé en faveur d'un principe de précaution,
au nom des enjeux de sécurité, afin de contrer des capacités
dont l'appréciation est impossible.
C. LES RAISONS DE LA MÉDIATISATION
ACTUELLE
L'une des principales questions auxquelles
votre Rapporteur a cherché à répondre concerne les
raisons de l'importance accordée par les médias depuis quelques
années au phénomène alors que tout spécialiste
travaillant dans un service de renseignement ou sur les systèmes
d'écoute était informé des relations étroites
entre les services britannique et américain, connaissait l'existence
du réseau Echelon, sinon du pacte qui le sous-tendait, et que les
premières informations à son sujet remontent au milieu des
années 80. Le journaliste Duncan Campbell a publié, pour
la première fois, un article détaillé sur le sujet
le 12 août 1988 et n'a pas cessé depuis de rédiger
des textes ou de mener des enquêtes d'investigation en ce domaine.
De même, le journaliste et écrivain James Banford a publié
en 1983 un premier ouvrage sur la NSA évoquant le réseau
UKUSA.
De nombreux interlocuteurs de votre
Rapporteur ont souligné l'intérêt qu'il y aurait de
savoir à qui profite la médiatisation actuelle.
1. Les raisons avancées
le plus souvent
a) La critique de la déviation
du système
Durant de nombreuses années
au cours de la guerre froide, il y a eu un consensus pour ne pas évoquer
publiquement le sujet des écoutes. Depuis le début des années
90, ce consensus s'est effrité en raison de la prise de conscience
que, si les intérêts militaires pouvaient justifier un système
général d'écoutes, il n'en était plus de même
pour les écoutes à finalité économique.
Il est certain que de nombreux pays
se livrent à des interceptions de communications dans un but économique.
Mais un tel objectif est la plupart du temps inavouable.
b) La rupture du lien entre
les membres du Pacte
Cette hypothèse repose sur
le fait que les changements de gouvernement en Australie et en Nouvelle-Zélande
à la fin des années 90 ont amené une modification
des attitudes de ces deux pays à l'égard du pacte UKUSA.
Il n'est pas sans signification de rappeler que, parmi les premiers à
évoquer le réseau Echelon figurent des journalistes10
ou des hommes politiques11 de ces deux pays. Ce sont les confidences
ou les auditions d'anciens membres des services de renseignement qui ont
permis à ces journalistes de mieux comprendre comment fonctionnait
le réseau et quelles étaient les cibles des écoutes.
Certes, les tensions entre partenaires
sont concevables en raison, non seulement des différences dans les
capacités, voire de la disproportion de leurs capacités,
mais du fait du rôle de la NSA qui centralise l'ensemble des données
collectées et les redistribue, donc les filtre.
Le cas du Royaume-Uni reste cependant
à part dans la mesure où seul ce pays dispose des capacités
qui lui permettent d'analyser les documents et d'instaurer avec les Etats-Unis
des relations « moins inégales » qu'avec les autres
membres du pacte.
Mais aucun interlocuteur de votre
Rapporteur n'a cru sincèrement à un relâchement des
liens entre les partenaires d'Echelon. Tout au plus, une certaine rivalité
entre services de renseignement anglo-saxons ne serait pas exclue, certains
ne retirant pas le maximum de leur participation au système. M.
Nicky Hager estime quant à lui que les liens entre l'agence néo-zélandaise
GCSB et la NSA se sont même renforcés depuis les années
80 (éventuellement sans que les autorités politiques aient
donné leur accord).
c) L'influence des groupes
de pression américains au nom de la défense des libertés
individuelles et de la protection des règles du commerce
Les activités des réseaux
d'écoute, même motivées par des considérations
d'ordre collectif ou de sécurité nationale, sont de nature
à porter atteinte aux libertés individuelles.
Les premières enquêtes
complètes de journalistes, comme l'australien Nicky Hager ou le
britannique Duncan Campbell, correspondent à une évolution
de l'opinion publique face aux problèmes que posent les services
de renseignement à une démocratie.
Mais les acteurs les plus dynamiques
face à Echelon sont sans conteste les groupes de pression américains.
Les nombreux sites Internet dédiés à Echelon ou aux
services de renseignement de manière générale témoignent
de l'efficacité et de la puissance financière de ces lobbies.
On peut alors se demander qui soutient financièrement de tels groupes
de pression et quels sont fondamentalement leurs objectifs.
Deux phénomènes peuvent
expliquer l'intérêt à l'égard d'Echelon :
- la prise de conscience que les
libertés publiques étaient directement menacées et
que les écoutes portaient préjudice aux citoyens. Cette prise
de conscience a débuté aux Etats-Unis sous l'influence d'ONG
par exemple de la National Sécurity Archives (Jeffrey Rickelson
?) et a été favorisée par la possibilité ouverte
par le Freedom Act de demander aux autorités des documents.
L'activisme de certaines organisations
soucieuses de bonne conscience est réel et il peut être tentant
d'émettre des hypothèses de manipulation compte tenu par
exemple des moyens financiers dont elles disposent. Mais aucune preuve
n'est apportée de cette manipulation.
- les autorités américaines
et australiennes ont donc été contraintes de reconnaître
l'existence de réseaux d'écoutes tout en développant
une politique de communication visant à préserver le système
lui-même sans véritable transparence sur les questions essentielles.
La transparence sur des questions mineures sert à dissimuler l'important.
L'un des points non avoués consiste par exemple en l'existence d'un
second réseau entre membres d'UKUSA sur l'analyse et l'échange
de renseignements traités.
Seuls les citoyens américains
sont protégés par les lois fédérales sur les
écoutes. Pour eux, les règles sont strictes et les écoutes
qui les concernent doivent être détruites au bout de 24 heures.
Les règles du jeu sont différentes pour les non-américains,
auxquels ne s'applique aucune règle particulière. C'est pourquoi
les citoyens américains qui se préoccupent de leur protection
sur le sol des Etats-Unis et non des écoutes « outre-mer »
semblent peu s'intéresser à Echelon, dont ils considèrent
généralement qu'il ne les concerne pas.
Pourtant, la NSA recueille des informations
sur les citoyens américains. Aux yeux de certains observateurs américains,
le vrai danger d'Echelon n'est pas l'espionnage économique mais
les atteintes aux libertés publiques (sujet sensible depuis le Watergate).
De plus les erreurs sont fréquentes.
On ne cite que deux affaires d'écoutes
de sociétés européennes en vingt ans. Ce qui montre
soit que la NSA n'est pas très compétente, soit qu'elle ne
pratique pas d'écoutes économiques.
A l'inverse, il y a de nombreux cas
où les droits des personnes sont violés. Dans le nouvel ouvrage
de M. James Banford, des cas de victimes précis seront cités
avec des preuves solides. Il ne faut pas oublier que, dans le cadre des
écoutes, lorsqu'une information concerne un citoyen d'un des cinq
pays de l'accord UKUSA, le nom de ce citoyen n'est pas divulgué,
ce qui n'est pas le cas pour les autres. L'analyste peut faire une erreur
et indiquer des noms de personnel dans les rapports qui sont diffusés
dans le réseau mondial.
d) L'intervention du Parlement
européen
Les premières études
menées par le Parlement européen ont été, selon
de nombreux interlocuteurs, déterminantes pour attirer l'attention
de l'opinion publique sur le système Echelon. Votre Rapporteur consacrera
à l'intervention du Parlement européen une partie importante
de son rapport.
2. Les hypothèses extrêmes
Votre Rapporteur souhaite aborder
plusieurs hypothèses qui lui ont été soumises mais
qu'il est loin de partager.
Toutes ces hypothèses reposent
sur le caractère plausible dans un tel sujet de manipulations de
toutes sortes dont la caractéristique commune est qu'elles sont
liées à la politique intérieure des Etats-Unis.
a) Les rivalités américaines
Plusieurs idées ont été
évoquées à votre Rapporteur. L'une a trait à
la rivalité entre agences américaines de renseignement, rivalité
accentuée par l'approche des élections présidentielles
aux Etats-Unis et par le changement des responsables de ces agences. Une
autre hypothèse concerne les négociations entre les agences
fédérales, d'une part, le Congrès, d'autre part, les
services de renseignement souhaitant un renforcement de leurs moyens d'action,
humains comme financiers. L'analyse des débats dans les commissions
du Congrès, comme la House Permanent Select Committee on Intelligence,
révèle une méfiance à l'égard des compétences
des agences fédérales NSA ou CIA et la tendance des parlementaires
américains à ne pas leur accorder davantage de moyens face
aux défis que représentent les progrès technologiques.
b) Une possible mystification
Votre Rapporteur aimerait souligner
à l'appui d'une éventuelle manipulation un fait troublant
: il a constaté que l'essentiel des documents publiés sur
Echelon semblait provenir de la même source. Les renseignements notamment
ceux figurant sur Internet sont souvent identiques et donnent l'impression
d'avoir été recopiés à partir de deux ou trois
sources (les articles et ouvrages déjà cités, les
documents déclassifiés de la NSA, etc.). Cette similitude
des informations et donc leur relative indigence à l'analyse peuvent
témoigner d'une volonté délibérée d'orienter
le débat sur les interceptions des communications, volonté
à laquelle la communauté du renseignement ne serait pas étrangère.
Une première hypothèse,
à la limite du machiavélisme, porterait sur la sensibilisation
des acteurs économiques, rendus soupçonneux face aux intrusions
dans leurs systèmes de communications et d'information, et auxquels
il serait alors possible de vendre des systèmes de protection non
fiables. Votre Rapporteur reviendra sur cette hypothèse en
évoquant les défauts délibérément introduits
dans les systèmes et les logiciels produits en grande partie aux
Etats-Unis, notamment par la société Microsoft. Au demeurant,
cette médiatisation n'est pas négative, puisqu'elle participe
à la sensibilisation des acteurs économiques, voire des particuliers.
Une autre hypothèse tendrait
à minorer la responsabilité des acteurs américains,
d'une part en mettant l'accent sur certains objectifs louables des écoutes
(lutte contre les trafics de drogue ou la prolifération), d'autre
part en insistant sur les erreurs commises même par des pays alliés
notamment en matière de corruption économique, enfin en incluant
d'autres pays européens dans le système comme l'Irlande,
l'Allemagne, plus récemment le Danemark ou la Suisse qui envisage
l'installation sur son territoire de stations de réception, voire
en dénonçant l'existence de réseaux mis en _uvre par
d'autres pays et en particulier le nôtre.
Une nouvelle interrogation peut donc
être formulée, celle de l'entente entre services de renseignement.
L'existence de clubs informels en matière de renseignement pose
la question fondamentale de l'enjeu de ces clubs et de leurs objectifs.
Dans de telles structures, bien des possibilités de manipulation
et d'orientation des informations sont concevables.
Il ne faut pas par ailleurs oublier
que les réseaux d'écoutes des pays participant à Echelon
ont fourni l'Alliance atlantique en renseignement avec les déformations
inévitables, comme on a pu en constater en Bosnie ou dans le Golfe,
sans qu'il y ait de lien organique entre UKUSA et l'OTAN.
D. LES RÉPONSES DES PAYS
EUROPÉENS FACE AUX SYSTÈMES D'INTERCEPTION DES COMMUNICATIONS
Le débat sur le système
Echelon et les réactions des gouvernements des pays occidentaux
face à son existence sont d'autant plus complexes que d'autres systèmes
d'écoute existent et que des liens se sont noués entre les
réseaux existants. Une question intéressante consiste donc
à déterminer si d'autres pays que les cinq membres fondateurs
ne participent pas au réseau, même à des degrés
divers.
1. Les réactions officielles
à l'existence d'Echelon
Les Gouvernements des pays européens
sont restés longtemps silencieux sur les systèmes d'écoutes
et, de manière compréhensible, mesurés dans un souci
de ne pas compromettre leurs relations bilatérales avec les Etats-Unis.
La plupart de leurs réactions récentes ont été
suscitées par les interrogations de leurs parlements nationaux.
a) La position du Gouvernement
fédéral allemand
Dans les réponses adressées
au Bundestag, le Gouvernement fédéral a indiqué qu'il
avait pris connaissance des rapports du Parlement européen mais
qu'il ne disposait pas d'informations sur l'état actuel de la coopération
entre membres du pacte UKUSA ou sur les risques qu'Echelon pourrait représenter
pour la vie privée des citoyens ou la compétitivité
de l'économie allemande.
L'analyse des rapports européens,
faite par les services du Gouvernement, a été transmise à
l'organe parlementaire chargé des activités de renseignement
dont les membres sont tenus à la confidentialité. C'est pourquoi
il n'a pas été possible à votre Rapporteur de recueillir
le contenu de cette expertise gouvernementale.
L'impression ressentie, et confirmée
par la visite que votre Rapporteur a effectuée à Berlin en
juin dernier, est celle d'un certain scepticisme des responsables politiques
quant aux potentialités d'un réseau mondial d'écoutes
dont la capacité semble ainsi avoir été « pour
une grande part exagérée ».
La position du Gouvernement fédéral
est cependant empreinte d'ambiguïtés en raison de l'existence
de la station américaine de Bad Aibling basée sur le territoire
allemand. Les personnes rencontrées par votre Rapporteur lui ont
indiqué que les informations recueillies par cette station étaient
communiquées aux services de renseignement allemands. Ils ont précisé
que, dans le cadre du débat public qui s'est instauré sur
Bad Aibling depuis la chute du mur de Berlin, les Etats-Unis ont donné
dès 1998 la garantie qu'ils ne procédaient à aucune
écoute qui portait préjudice aux intérêts allemands,
l'activité de la station reposant sur le statut des forces OTAN,
et qu'ils ne fournissaient pas d'informations aux entreprises américaines.
Toute violation de cette garantie entraînerait un incident diplomatique
entre les deux pays. Un groupe de députés du Bundestag s'est
rendu pour la première fois sur le site en mai 2000 dans le cadre
de la commission sur le contrôle parlementaire des services de renseignement.
Un conseiller juridique des services américains a expliqué
ce que les agences présentes sur le sol allemand faisaient techniquement
et ce qu'elles avaient le droit de faire. Cette transparence exceptionnelle
aurait rassuré les parlementaires allemands.
Les services de renseignement de
l'Allemagne ont désormais accès aux moyens d'écoutes
pour évaluer les informations recueillies et utiliser ces moyens
en fonction de leurs objectifs et de leurs priorités. Mais, à
la question qui a été posée sur le contrôle
réellement effectué par les autorités allemandes,
il a été répondu que celui-ci n'était pas mis
en _uvre puisque les relations germano-américaines reposaient sur
la confiance.
Cependant, selon les mêmes
interlocuteurs, la coopération nécessaire entre services
de renseignement ne doit pas être « polluée »
par des atteintes dans les domaines économiques. Selon eux, cette
position n'implique pas que toutes les conjectures relatives au rôle
d'Echelon soient dépourvues de fondement, mais elle répond
au souci qu'aucune action illicite ne se produise, la nécessaire
coopération face aux nouvelles menaces ne devant pas être
entachée par la méfiance de l'espionnage économique.
Ces responsables évoquent donc le climat de « confiance
vigilante » qui doit s'instaurer entre Alliés et prônent
la réduction de cette méfiance par des échanges d'informations
et l'élaboration d'un code de conduite pour régler les éventuels
incidents.
b) La position des autorités
belges
Le Parlement belge a organisé
un
contrôle indirect des services de renseignement belges. La loi du
18 juillet 1991 a institué deux comités permanents de contrôle
des services de police et de renseignement (comités P et R) formés
d'experts et sous le contrôle de deux commissions parlementaires
spéciales. Ces commissions ont saisi le comité R en juillet
1998 afin qu'il mène une enquête sur la réaction des
services belges de renseignement « face à l'éventualité
d'un système Echelon d'interception des communications en Belgique
». Le comité R a rendu successivement deux rapports, l'un
en août 199912, l'autre en juillet 2000, le second incorporant
l'expertise de deux universitaires « indépendants ».
Le premier rapport a établi
que les services belges de la Sûreté de l'Etat et du Service
général du Renseignement (SGR) avaient uniquement connaissance
du système Echelon par l'intermédiaire des sources ouvertes
d'information et que, faute de moyens, ils ne menaient pas d'enquête
particulière. Les auditions de responsables des services belges
de renseignement au printemps 2000 ont confirmé, soit un certain
désintérêt de ces services (la protection du potentiel
économique et scientifique n'entrant pas dans les missions des services
officiels), soit un fatalisme des autorités (absence de compétences
techniques ou légales13).
Les deux experts mandatés
par le comité R ont rendu le 7 mars 2000 un rapport sur le réseau
Echelon qui analyse les sources ouvertes, prend position sur la vraisemblance
des hypothèses avancées par le STOA, décrit les technologies
utilisées et l'environnement juridique des interceptions des télécommunications.
Ses conclusions sont assez « maximalistes » dans la mesure
où elles reconnaissent une grande capacité technique au réseau
Echelon et insistent sur la nécessaire sécurité des
communications dans un contexte démocratique. Devant les incertitudes
relatives aux activités des services alliés de renseignement,
les deux experts préconisent l'agrément des appareils au
niveau européen et la création d'une structure centrale de
sécurité des systèmes d'information.
C'est pourquoi le comité R
a préconisé, non seulement la création d'un organe
interministériel de concertation, mais également une politique
de sensibilisation des entreprises et des universités aux menaces
d'interception de leurs communications.
Par ailleurs, au nom du principe
de précaution, les services officiels recommandent de prendre des
initiatives en matière de sécurité informatique et
souhaitent que soit définie une politique nationale du chiffrement.
La loi du 19 décembre 1997 a libéralisé l'usage de
la cryptographie en Belgique à un niveau de 128 bits pour les systèmes
de clés.
c) La position des autorités
britanniques
L'existence d'une base d'écoutes
des communications à Menwith Hill a été reconnue à
plusieurs reprises par les Ministres successifs de la Défense en
réponse à des questions parlementaires. Il a même été
précisé qu'y travaillaient près de 1 200 employés
américains et 600 britanniques (ce qui témoignait non seulement
de la participation du Royaume-Uni au système Echelon mais de l'imbrication
de ses services de renseignement avec les agences fédérales
et l'US Air Force), que la base comportait 21 radômes sur 125 hectares
et qu'aucune activité contraire aux intérêts britanniques
n'y était autorisée, la présence des personnels du
Royaume-Uni apportant une garantie.
Si aucune société n'a
déposé de plainte, des procédures judiciaires ont
cependant eu lieu et vont avoir lieu. Ainsi, la suite de la procédure
judiciaire engagée début juillet par le Procureur de la République
de Paris, les autorités britanniques ont affirmé qu'elles
étaient disposées à collaborer avec les autorités
françaises et ont réaffirmé que les stations britanniques
n'étaient pas utilisées à des fins d'espionnage économique.
Mais la position du Royaume-Uni est
ambiguë comme en témoignent deux événements.
Le premier a trait au procès fait à deux personnes ayant
tenté de pénétrer sur une base et au témoignage
d'un responsable de British Telecom. Le juge britannique a alors conclu
que les impératifs de défense nationale exigeaient que l'affaire
reste secrète. L'autre événement concerne la démission
d'une employée du GCHQ, Mme Margareth Newsham, qui a fait des révélations
sur le système Echelon comme le rapporte Duncan Campbell.
d) La position du Gouvernement
français
Notre pays est certainement l'un
des plus sensibles à Echelon car des initiatives américaines
peuvent avoir eu comme effet de contrer non seulement la politique de dissuasion
nucléaire mais aussi la politique d'exportation de la France dans
des zones géographiques considérées comme réservées,
même s'il s'agit vraisemblablement d'initiatives pragmatiques et
non d'une stratégie politique délibérée.
Les interrogations des parlementaires
français sur Echelon sont récentes. Plusieurs types de réponses
ont été fournis par le Gouvernement :
- le Garde des Sceaux, Mme Elisabeth
Guigou, a admis dans une séance de questions au Gouvernement, que
le réseau Echelon était « détournéà
des fins d'espionnage économique et de veille concurrentielle
»14 ;
- le Ministre de l'Intérieur,
M. Jean-Pierre Chevènement, a quant à lui estimé qu'un
tel détournement appelait « une particulière vigilance
» et il a recommandé « la prudence et la discrétion
des utilisateurs »15;
- le ministère des Affaires
étrangères, très sensible à la mise en cause
des libertés individuelles et de la confidentialité des communications,
a été très en pointe pour la libéralisation
des procédures de cryptage lors des réflexions interministérielles
car elle lui paraissent de nature à protéger les intérêts
français. C'est pourquoi il s'est montré favorable à
la mise en place d'un mécanisme de veille technologique ;
- au contraire, le Ministre de la
Défense, M. Alain Richard, qui assure la tutelle de trois services
de renseignement (la DGSE, la DRM et la DPSD), a tenu un discours moins
explicite, évoquant « l'objectif de sécurité
nationale »16.
La position du Gouvernement français
pourrait être amenée à évoluer pour deux raisons
:
- la poursuite du travail d'investigation
de diverses instances parlementaires amènera le Gouvernement à
préciser sa politique en matière d'écoutes et de lutte
contre les intrusions ;
- l'engagement de procédures
judiciaires conduit à des enquêtes. Pour la première
fois, une association de défense des utilisateurs d'Internet (Akawa)
a porté plainte en mars dernier contre X pour violation du secret
des correspondances devant le Tribunal de grande instance de Paris. De
même, à la suite du dépôt de plaintes du député
européen Thierry Jean-Pierre, le procureur de la République
de Paris, M. Jean-Claude Dintilhac, a ouvert une enquête préliminaire
qui a été confiée à la DST, le 24 mai dernier17.
2. Les réticences des services
de renseignement
Trois raisons peuvent expliquer la
position réticente des services de renseignement face au système
Echelon :
- les liens de coopération
entre les services de renseignements ;
- l'internationalisation des services
de renseignement qui comporte plusieurs volets dont des contacts entre
services et des liens plus ou moins informels ;
- l'existence d'écoutes réalisées
par les services nationaux de certains Etats, même si celles-ci n'ont
ni la vocation ni l'ampleur du système Echelon.
a) La tradition de coopération
bilatérale entre services de renseignement
Si la collaboration avec le système
Echelon ne fait aucun doute pour le Royaume-Uni compte tenu de son rôle
dans le pacte UKUSA, la position d'autres membres de l'Union européenne
n'est pas toujours dénuée d'ambiguïtés en raison
notamment d'échanges d'informations, voire de la participation,
directe ou indirecte, de leurs services de renseignement aux activités
du réseau.
L'historique et le développement
des réseaux d'interception des communications illustrent l'action
commune des Alliés face au Pacte de Varsovie. Après 1966,
le renseignement est l'un des trois domaines de l'organisation militaire
intégrée de l'OTAN que la France n'a pas réellement
quittés. La France disposait de son propre réseau d'écoutes,
un créneau d'écoutes des armées ennemies lui était
confié et des échanges officiels et réguliers étaient
organisés. Même si un tel créneau d'écoutes
n'existe plus, les échanges s'effectuent toujours. Ils sont plus
que jamais nécessaires dans la mesure où les services de
renseignement ont besoin d'élargir leurs bases de données
pour accroître leurs performances et déchiffrer les messages
cryptés, même a posteriori.
Les échanges existent entre
services au niveau des productions brutes (les écoutes), des savoir-faire
et des compétences. En fait, on distingue deux catégories
d'échanges :
- au niveau technique, les échanges
sont assez développés. Les données recueillies donnent
lieu à un véritable marchandage entre les services de renseignement
dans des bourses d'échanges « totems » ou au sein de
clubs (comme celui dit « de Berne »)18. Les technologies
permettant des écoutes « croisées », Echelon
est d'abord un accord d'échanges de données brutes entre
plusieurs pays ;
- au niveau du renseignement plus
élaboré, les échanges sont plus difficiles car les
services sont réticents et très prudents pour valider leurs
éléments. Dans le domaine du renseignement d'intérêt
militaire et dans le cadre d'une alliance, les moyens fonctionnent avec
la participation de tous les alliés qui contribuent ainsi au renseignement
de théâtre du commandant militaire de l'opération.
Pour accroître leurs performances,
les services doivent développer leur collaboration avec les alliés,
même dans les sujets les plus sensibles. C'était aussi l'intérêt
de la NSA d'avoir des contacts avec les services français. La France
a su maintenir ces contacts et ces échanges en gardant une certaine
indépendance.
Selon certains interlocuteurs de
votre Rapporteur, des personnels français auraient été
formés aux Etats-Unis. La France aurait ainsi bénéficié
des savoir-faire acquis par les responsables d'Echelon. Il est vraisemblable
aussi que l'architecture du réseau français d'écoutes
a été inspirée de celle de ses alliés britannique
et américain (le réseau a été développé
en faveur de l'Alliance atlantique, dont la France est membre). Certains
des interlocuteurs ont même indiqué que notre pays ne disposerait
pas actuellement de capacités techniques aussi développées
si les Etats-Unis ne l'avaient pas aidé. La notion de transfert
de technologies est sans doute trop forte pour qualifier les relations
entre la France et les Etats-Unis mais des aides ou des échanges
sont certains. Certains services reconnaissent d'ailleurs des liens qu'ils
ne qualifient pas « d'ordre majeur ».
Même après le départ
de la France de la structure militaire intégrée de l'OTAN,
il y avait une alliance objective d'intérêts. M. Henry Serres,
directeur du DCSSI, a été le fondateur de la direction technique
de la DGSE.
Les Etats-Unis ont organisé
des rencontres annuelles avec la plupart des pays européens. Fondées
par le FBI en 1993, ces rencontres sont dénommées ILETS(International
law enforcement Telecommunications Seminars).
b) Les systèmes nationaux
ou multinationaux
Certains pays ont développé
des réseaux d'interception des communications, mais sans aucune
comparaison avec Echelon, dont ils n'ont ni l'ampleur ni la vocation. Ces
systèmes restent à finalité opérationnelle
militaire. Comme il est impensable d'afficher des objectifs économiques
pour la création d'un réseau européen et que la sécurité
au sens militaire n'en fait pas une nécessité, on voit difficilement
comment pourrait prendre forme une coopération européenne.
La France dispose de réelles
capacités d'écoute dont certaines sont enviées et
ont fait preuve de leur intérêt lors des conflits récents
(écoutes HF par exemple pendant la Guerre du Golfe ou en Bosnie).
Les services français ne disposent pas de moyens suffisants pour
avoir une panoplie complète de dispositifs d'écoute même
si la baisse des budgets d'équipement de la défense a relativement
épargné ces services dont la part augmente donc en pourcentage
tout en restant faible en valeur absolue. De plus, les moyens actuels sont
terriblement sollicités face à l'émergence de menaces
que l'on ne contrôle pas. Ils ne sont plus disponibles pour la formation
aux techniques modernes. Ils sont géographiquement orientés
et limités et ne peuvent en aucune façon être comparés
au réseau Echelon. On ne saurait donc parler de « Frenchelon
».
De manière générale,
la tradition du secret est néfaste pour les services de renseignement
eux-mêmes car elle peut mettre leur existence en péril. Pour
les journalistes, les errements des services sont souvent liés à
des considérations politiques.
Le Gouvernement parait encore défavorable
à la mise en place d'une structure de contrôle parlementaire.
Mais les officiers de renseignement de terrain avec lesquels des contacts
restent possibles sont favorables à un contrôle des objectifs
et des moyens des services de renseignement.
Un tel contrôle parlementaire
devra, de toute manière, être de nature globale et vérifier
l'adéquation entre les moyens accordés aux services et les
missions qui leur ont été fixées.
CONCLUSION DE LA PREMIÈRE
PARTIE :
VERS UNE STRATÉGIE GLOBALE
DE CONTRÔLE DE L'INFORMATION
?
Au terme de ses recherches, votre
Rapporteur a acquis les certitudes suivantes :
- il existe effectivement un système
d'interception des communications, mis en _uvre par les services de renseignement
des Etats-Unis, du Royaume-Uni, du Canada, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande.
Ce système s'est développé de manière spectaculaire
dans les années 70 et 80, et la fin de la guerre froide, qui avait
justifié sa création, n'a pas entraîné sa disparition.
Son existence est attestée par le fonctionnement de bases ou de
stations d'écoutes dans les cinq pays membres du pacte et d'autres
Etats comme le Japon ou l'Allemagne, par de nombreux témoignages
et par certains documents déclassifiés ou rendus publics
accidentellement ;
- si les enjeux de sécurité
au sens large justifient pour ses créateurs le maintien d'un tel
système, il n'est pas impossible que certaines informations recueillies
puissent être utilisées à des fins politiques et économiques.
Il n'existe pas de preuve formelle de détournement du système,
mais l'ambiguïté des déclarations de certains responsables
ne laisse aucun doute sur cette possibilité ;
- même si aucune entreprise
française ne s'est plainte d'écoutes, les aveux non
démentis d'anciens responsables de services américains, au-delà
de leur aspect provoquant et moralisateur, tendent à prouver que,
dans les affaires citées par les médias et touchant des entreprises
européennes, des interceptions ont bien bénéficié
indirectement à des sociétés américaines. Si
les autorités françaises conseillent aux entreprises et aux
acteurs économiques de se protéger, elles ont nécessairement
leurs raisons ;
- la question de la protection des
libertés publiques est indissociable de l'analyse des capacités
réelles des réseaux d'interception des communications et
de l'interprétation que les services nationaux de renseignement
font de la réglementation des écoutes dans les différents
pays. Plus les systèmes sont vulnérables, plus ils sont écoutés.
Même les réseaux filaires ne sont pas épargnés
mais, dans ce cas, un doute subsiste sur la possibilité d'intercepter
les communications à une échelle mondiale ;
- les moyens acquis depuis quarante
ans par les services de renseignement acteurs d'Echelon permettent de recueillir,
sinon de traiter, un grand nombre de communications. Cependant, l'explosion
des communications et le développement des mesures protectrices,
en particulier le chiffrement des messages, compliquent la tâche
de ces services pour l'exploitation des données recueillies et ceux-ci
sont sans doute dépassés sur certains créneaux. Une
des principales limites des réseaux d'écoutes proviendrait
de leur prochaine obsolescence au niveau des technologies ;
- le débat s'est en fait déplacé
de l'intrusion sur les réseaux de communications à l'intrusion
dans les réseaux informatiques, c'est-à-dire au plus près
de la source émettrice du message.
Votre Rapporteur est ainsi convaincu
de la vulnérabilité des systèmes d'information et
de communication (SIC) face aux écoutes et aux intrusions
directes qui ne pourront que croître. La question fondamentale n'est
donc plus celle de l'illégalité des écoutes ni de
leur détournement, même si les problèmes de fond ne
sont pas pour autant réglés (prédominance de certains
Etats qui utilisent un système à leur profit, atteintes graves
aux droits fondamentaux des individus, voire au fonctionnement régulier
des institutions).
Avoir une vision prospective nécessite
de renforcer la protection des SIC à tous les niveaux, individuel
et collectif, national et européen.
II. - LES MOYENS DE PROTECTION
DES SYSTÈMES DE COMMUNICATIONS
A partir du moment où la confidentialité
des communications est devenue imparfaite, il est de la responsabilité
des opérateurs de se protéger et de déterminer ce
qui
doit être protégé compte tenu des enjeux politiques
ou économiques. De nombreux moyens existent pour se protéger
des intrusions dans les systèmes de communications et renforcer
leur sécurité. De nombreuses méthodes traditionnelles
méritent d'être évoquées comme le contrôle
des accès, le cloisonnement ou l'isolement des réseaux, l'installation
de barrières (« firewalls ») ou le filtrage des
paquets d'information transmis par exemple sur Internet.
Certaines méthodes font appel
à la stéganographie, c'est-à-dire que le message
confidentiel est caché dans un ensemble anodin. On a ainsi cité
à votre Rapporteur l'exemple de supports comme la modification des
pixels d'une photographie qui recèle en elle-même un contenu
informatif.
Mais le procédé le
plus couramment utilisé et qui complète les méthodes
traditionnelles de confidentialité et de sécurité
relève de la cryptologie. La cryptologie, science de l'écriture
secrète, englobe la cryptographie qui est la technique du chiffrement
des messages, et la cryptanalyse qui est la recherche du texte en clair
sans connaissance du chiffre.
Les deux schémas suivants
illustrent les principes de base de la cryptographie. Toute l'histoire
des codes secrets montre que le chiffrement s'effectue selon les principes
de substitution et de transposition des éléments (en général
les lettres), et que les progrès de la cryptographie ont été
menés en parallèle avec ceux de la cryptanalyse.
PRINCIPE DE BASE DE LA CRYPTOGRAPHIE
stéganographie
(dissimulation du message qui devient
caché) (1)

(1) cas de l'encre invisible.
(2) cas de l'anagramme.


(1) paramètre qui transforme
l'algorithme général de chiffrement en le spécifiant.
On a longtemps utilisé des mots-clés. Son intégrité
conditionne
la sécurité du
service.
(2) système général
de cryptage qui doit être précisé par une clé
connue de l'envoyeur et du receveur. Son intégrité est indispensable
à la sécurité du service et sa confidentialité
est souhaitable.
A. LA CRYPTOLOGIE
1. L'historique de la cryptographie
: une dynamique sans cesse en évolution
Trois étapes majeures ont
été réalisées dans l'histoire des mécanismes
de chiffrement :
- l'invention du chiffre monoalphabétique
dès l'Antiquité ;
- la mécanisation des opérations
de chiffrement et de déchiffrement puis le recours aux ordinateurs
;
- la création du système
de clés dites publiques.
a) L'utilisation de chiffres
alphabétiques
En raison de sa simplicité
et de la multiplicité des combinaisons, le principe de substitution
a dominé les techniques de cryptographie pendant le premier millénaire
de notre ère. Mais le cryptage avec un seul alphabet comme le chiffre
décalé de Jules César19 n'a pas résisté
aux expériences des cryptanalystes arabes qui, se fondant sur la
linguistique et les statistiques, réussirent à déchiffrer
des messages sans en connaître la clé. Ils se basèrent
sur l'analyse des fréquences d'apparition des lettres dans une langue
donnée.
Le développement des relations
diplomatiques au Moyen-Age et à la Renaissance favorisa l'explosion
des procédés de cryptographie. L'utilisation des mots code
fut abandonnée en raison de ses limites, notamment de la nécessité
de disposer de dictionnaires et de modifier souvent les codes. Par contre,
l'utilisation simultanée de plusieurs alphabets pour crypter un
message trouva son apogée dans le carré de Vigenère20.
On utilisa aussi des chiffres de
substitution qui remplaçaient les lettres par des substituts, le
nombre de ces substituts restant proportionnel à la fréquence
de la lettre ou d'un groupe de lettres (exemple du grand chiffre de Louis
XIV).
Ces différentes méthodes
n'ont cependant pas résisté aux cryptanalystes qui se sont
fondés sur l'analyse des répétitions et des caractéristiques
de la langue employée (relations des lettres entre elles). C'est
ainsi que l'anglais Charles Babbage proposa une méthode pour briser
le chiffre de Vigenère au milieu du XIXème siècle.
La faiblesse des cryptages reposant
sur la clé de chiffrement et de déchiffrement, plusieurs
améliorations furent apportées en particulier l'utilisation
des clés aléatoires qui sembla la plus prometteuse mais buta
sur la nécessité de distribuer l'ensemble de ces clés
aléatoires aux opérateurs.
b) De la mécanisation
à l'utilisation des ordinateurs
Les cryptanalystes permirent de briser
les codes allemands pendant la première guerre mondiale comme le
montre l'exemple du télégramme du Ministre allemand des Affaires
étrangères Arthur Zimmermann qui cherchait à faire
entrer le Mexique dans une guerre avec les Etats-Unis et qui servit aux
Britanniques à persuader le président Wilson d'intervenir
dans le conflit.
C'est pourquoi la mécanisation
du chiffrement fut entreprise entre les deux guerres par des allemands,
en particulier Arthur Scherbius qui mit au point la machine mécanique
Enigma.
Celle-ci équipa les armées allemandes pendant la seconde
guerre mondiale. Les efforts des Polonais puis des Britanniques (dans le
fameux centre de Bletchley Park) permirent de trouver des parades et de
déchiffrer les codes allemands grâce à la mise au point
de machines dédiées et dotées d'électronique,
les « bombes », véritables ancêtres des ordinateurs.
L'un des progrès les plus
importants apportés à la cryptographie fut donc l'utilisation
des premiers ordinateurs qui alliaient complexité et rapidité,
et travaillaient sur des nombres binaires formés de 1 et de 0 (ce
sont les binary digits ou bits). La conversion des lettres en chiffres
s'effectue alors par exemple au moyen d'un protocole comme ASCII (american
standard code for information interchange)21.
A mesure que les ordinateurs se sont
répandus, la cryptographie est devenue accessible aux entreprises
voire aux particuliers, et n'est plus restée l'apanage des autorités
publiques. C'est pourquoi le National Bureau of standards aux Etats-Unis
a demandé que soit créé un système standard
de chiffrement. La NSA a plaidé pour la limitation du nombre de
clés utilisées dans le chiffrement à 1017
(soit une clé de chiffrement à 56 bits puisque 1017
s'écrit
en 56 chiffres binaires).
Le chiffre Lucifer de Thomas
Feistel a été officiellement adopté le 23 novembre
1976 : le Data Encryption Standard (DES), développé
par IBM, est longtemps demeuré la norme officielle de chiffrement.
Face à son obsolescence, la génération suivante de
standard de chiffrement, nommée AES (Advanced EncryptionStandard)
a fait l'objet d'un appel d'offres international qui vient d'être
remporter par un système de cryptage belge Rijndael.
c) La cryptographie à
clés publiques
Le problème primordial du
chiffrement a toujours été celui de la distribution des clés
entre envoyeurs et receveurs car cette transmission fragilise le dispositif
entier du chiffrement et devient impossible à gérer face
au développement des communications22.
La clé est le paramètre
qui transforme le système général de chiffrement en
le spécifiant pour ses utilisateurs. Elle ne doit être connue
que de l'émetteur et du receveur. On a longtemps utilisé
des mots-clés. Les systèmes traditionnels de chiffrement
ont toujours été symétriques ce qui signifie que le
procédé de déchiffrement est l'inverse du procédé
de chiffrement et que le secret unique, la clé, est détenue
par les intervenants autorisés.
Une première étape
a été franchie par la découverte par trois chercheurs
américains (Whitfield Diffie, Martin Hellman et Ralph Merkle) au
milieu des années 70 de la possibilité d'échanger
des informations cryptées sans avoir besoin de se rencontrer au
préalable pour échanger une clé secrète. Pour
cela ils imaginèrent de crypter les messages avec des fonctions
mathématiques difficilement réversibles c'est-à-dire
que le receveur a besoin de connaître certains éléments
pour déchiffrer, ces éléments mathématiques
pouvant lui être transmis en clair. En d'autres termes, les messages
sont chiffrés par une fonction dite à sens unique et seul
le receveur dispose des outils pour inverser cette fonction.
Une seconde étape a consisté
à utiliser des clés dites asymétriques par opposition
aux procédés traditionnels dits symétriques. Dans
un chiffrement asymétrique, les clés de chiffrement et de
déchiffrement diffèrent. Le receveur garde secrète
une clé de déchiffrement qui s'appelle donc clé
privée. Par contre, il peut diffuser sa clé de chiffrement
de façon que tous la connaissent ce qui en fait une clé
publique. L'ensemble des clés publiques peut figurer dans
un annuaire consultable par tous les utilisateurs potentiels. Si quelqu'un
veut envoyer un message au receveur, il utilise la clé publique
de chiffrement du message du receveur. Seul le receveur pourra décrypter
le message grâce à sa clé privée de déchiffrement23.
La découverte d'une fonction
mathématique adéquate revient à deux équipes
de chercheurs, l'une du GCHQ britannique (James Ellis, Clifford Cocks et
Malcom Williamson), dont les travaux ont été gardés
secrets pendant trente ans, et une autre de trois universitaires du MIT
(Ron Rivest, Adi Shamir et Leonard Adleman) qui ont
donné leur nom au cryptosystème à clé publique
RSA
inventé en 1977.
Le principe de ce système
mérite d'être décrit. L'utilisateur crée sa
propre clé en choisissant deux nombres premiers (c'est la clé
privée). Une combinaison simple de ces deux nombres premiers24
est rendue publique (c'est la clé publique). Seul l'utilisateur
connaît les nombres qui ont servi à l'élaborer et qui
permettront d'inverser la fonction utilisée pour le chiffrement.
Il est pratiquement impossible de déduire les nombres premiers à
partir de leur combinaison car les efforts de factorisation pour y parvenir
requièrent des moyens informatiques trop importants. Plus les nombres
premiers comportent de chiffres, plus la confidentialité est assurée
d'où l'importance de la recherche sur les nombres premiers (pour
la cryptographie) et sur la factorisation des nombres premiers (pour la
cryptanalyse).
Les systèmes mixtes combinent
les avantages de la clé secrète et de la clé publique.
La clé publique est alors utilisée pour la signature et la
distribution des clés secrètes. La clé secrète
est chiffrée par la clé publiée et décryptée
par le receveur au moyen de la clé privée.
2. Le dilemme de la cryptographie
: entre libertés publiques et sécurité nationale
Le dilemme essentiel de la cryptographie
tient à l'impossibilité de concilier les exigences des libertés
publiques individuelles (protéger la confidentialité des
communications privées dans un monde où les échanges
sont libéralisés, donc disposer de chiffres impossibles à
briser) et les impératifs de la sécurité collective
(traquer les messages criminels donc être capable de briser des chiffres
ou d'avoir accès à certaines informations cryptées).
a) Les logiciels de chiffrement
Dans l'état actuel des connaissances
techniques, notamment mathématiques, il est possible d'estimer à
partir de quel degré un chiffre peut être qualifié
de robuste ou combien de temps est nécessaire pour le briser.
Une bonne connaissance de l'état
des technologies est donnée par la réglementation et les
limites que les gouvernements ont fixées. Ainsi, dès les
années 70, le gouvernement américain a fixé à
56 bits la longueur maximale des algorithmes standards pour les clés
utilisables aux Etats-Unis, les exportations de logiciels ayant été
limitées à ceux dont la longueur ne permet pas un chiffrement
très sûr. Cette limite permet de penser que la NSA était
capable de briser à l'époque les chiffres d'une capacité
inférieure ou égale à 56 bits dans un temps raisonnable.
Les progrès sont tels que cette capacité doit atteindre aujourd'hui
les chiffres à 80 ou 100 bits. Une telle opération est facilitée
par le fait que le message crypté contient une information connue
en clair, ce qui permet des comparaisons et par l'obtention d'un grand
nombre de couples message en clair / message chiffré ; ce qui explique
le souci des services de renseignement de disposer d'un maximum d'écoutes.
Un chiffre à 128 bits, comme
ceux qui seront dorénavant autorisés en France ou en Belgique,
est considéré par certains comme ne pouvant pas être
brisé ou du moins d'un niveau suffisant pour les transactions civiles
à gros débit ou les communications militaires non confidentielles.
La cryptologie fournit alors un excellent moyen de sécurité
puisque la durée nécessaire au déchiffrement est suffisamment
longue pour que l'information recherchée perde de sa valeur avec
le temps. Certains experts pensent qu'un niveau supérieur reste
nécessaire pour les communications militaires au moins pour la transmission
des clés secrètes. Un chiffre pur à 128 bits est déjà
une catastrophe pour les services de renseignement mais il peut être
brisé par une recherche mathématique systématique.
D'où la nécessité d'aller au moins jusqu'à
1 024 bits pour la transmission des clés privées asymétriques.
La mise sur Internet de logiciels
libres de chiffrement (Pretty Good Privacy PGP) par l'américain
Phil Zimmermann au début des années 90 a heurté de
front la NSA qui ne voulait pas que les communications des particuliers
puissent être cryptées par des chiffres qu'elle ne pourrait
pas attaquer. Phil Zimmermann suggéra d'échanger des messages
cryptés avec des chiffres symétriques comme l'IDEA qui permettent
des opérations rapides et d'utiliser seulement le système
de clés publiques beaucoup plus lent pour la transmission de la
clé de déchiffrement. L'émetteur crypte la clé
de déchiffrement avec la clé publique du receveur. Le receveur
utilise sa clé privée pour décrypter la clé
de déchiffrement et utilise ensuite le système IDEA pour
décrypter le message. Il y a donc superposition des deux systèmes.
Les attaques qui ont été
menées par la NSA sur le plan judiciaire contre les logiciels Pretty
Good Privacy ont cessé et la dernière version proposée
a reçu l'aval des autorités américaines. Il est donc
à craindre que ces logiciels ne soient plus aussi libres que par
le passé et que des accords aient été conclus entre
les agences fédérales américaines et le concepteur
du système.
b) Les systèmes de séquestres
et d'authentification
Plusieurs systèmes ont été
mis au point ces dernières années pour répondre aux
conséquences de la généralisation des clés
publiques et de leur nécessaire gestion :
- les signatures électroniques.
Les logiciels PGP facilitent la signature numérique des messages
électroniques. L'idée pour un émetteur est d'utiliser
sa clé privée pour crypter sa signature et authentifier ainsi
le message. Tous les receveurs sont alors capables d'identifier l'émetteur
en utilisant sa clé publique pour s'assurer de son identité
;
- par ailleurs, le problème
de savoir si un émetteur utilise la bonne clé publique de
son correspondant peut se résoudre par l'intermédiaire d'une
autorité
d'authentification qui certifie que telle clé appartient
bien à telle personne et qu'il n'y a donc pas erreur dans leur utilisation
;
- la question de l'accès aux
clés secrètes par les autorités a été
résolue par l'instauration des séquestres de clés.
En termes de cryptographie, « séquestre » signifie que
les émetteurs remettent une copie de leurs clés privées
à un tiers agréé qui sera en mesure de transmettre
la clé sur demande des autorités de police ou de justice.
De même, des tiers de confiance (trusted third parties)
peuvent conserver un double des clés privées en cas de perte
ou d'oubli par l'utilisateur.
La majorité des personnes
rencontrées par votre Rapporteur :
- déconseillent de confier
la gestion des clés privées à un organisme centralisé
afin d'éviter la création d'une structure ingérable
et de multiplier les inconvénients liés au manque de confiance
(surtout s'il s'agit d'un organisme public) ou au risque de confidentialité.
La gestion serait donc assurée par les entreprises de manière
locale et déconcentrée ;
- renforcer les aspects juridiques
en légalisant l'obligation de remise en clair des messages chiffrés.
Les autorités américaines
auraient souhaité que les agences gouvernementales jouent le rôle
de séquestres. Mais les différents groupes ou associations
soucieux des libertés publiques ont refusé car ces systèmes
doivent reposer sur la confiance. Or c'est là leur point faible
essentiel. En effet, à mesure qu'ils se développent, les
systèmes de cryptographie, qui par ailleurs ne sont pas exempts
de faiblesses, peuvent être victimes de malveillances ou de pièges
: virus infectant les logiciels, versions truquées des logiciels
de chiffrement, apparemment anodines mais qui permettent en fait aux concepteurs
de logiciels de connaître les messages émis sans avoir même
à les décrypter (principe du cheval de Troie).
B. LA SITUATION JURIDIQUE DES
INTERCEPTIONS ET DE LA CRYPTOLOGIE
Une des questions essentielles relatives
au développement de la cryptologie a trait au régime juridique
des interceptions des communications et des moyens de les contrer.
Parce que les normes internationales
en la matière ne déterminent pas de régime précis
et normatif, la base juridique des interceptions ressortit des droits internes
de chaque pays.
1. La réglementation internationale
concernant les interceptions des communications
a) Un régime international
somme toute permissif
Si une protection semble exister
contre les interceptions considérées comme illégales
en droit national, aucun régime international n'interdit de fait
celles autorisées par les Etats.
La raison fondamentale est que deux
impératifs contradictoires doivent être conciliés :
le respect de la vie privée des individus, donc du secret de leurs
correspondances, et les impératifs d'ordre public et de sécurité
nationale. C'est pourquoi certaines atteintes à l'encontre des droits
individuels ont été tolérées dans la mesure
où des objectifs clairs étaient affichés pour les
interceptions des communications et où des mécanismes de
contrôle étaient institués.
Les Etats-Unis conçoivent
une protection limitée de la confidentialité des communications
en raison des intérêts en jeu, qu'il s'agisse du domaine économique
ou de la lutte contre les nouvelles menaces. C'est ainsi qu'ils engagent
leurs partenaires à un effort international pour augmenter les capacités
légales d'interceptions et qu'ils souhaitent que les Etats membres
de l'Union européenne incorporent le même type de dispositions
et suivent des procédures identiques. Le Congrès a adopté,
en 1994, la loi Calea qui oblige les fabricants de matériels
de télécommunications à faciliter les interceptions
légales des communications à la demande des organismes officiels.
b) L'absence de réglementation
européenne
Il n'y a pas de réglementation
européenne des écoutes et des interceptions de communications
privées. Les seuls textes existants n'ont pas de caractère
contraignant et reflètent seulement une orientation politique.
_La Convention européenne
des Droits de l'Homme, signée à Rome le 4 novembre 1950 mais
ratifiée définitivement en 1997, garantit en effet en son
article 8 le respect de la vie privée et familiale du domicile et
de la correspondance. Comme la convention signée à Strasbourg
le 28 janvier 1981, elle ne contient pas de règles directement applicables
dans l'ordre juridique interne des Etats membres mais énonce des
principes que les Etats s'engagent à respecter en accordant leur
législation à ces principes. Plusieurs arrêts notamment
Klass
v. Germany (1978) ou Leander v. United Kingdom (1987)
ont précisé les conditions de l'immixtion possible d'un Etat
en matière d'interception des communications. Est-il utile de préciser
qu'un réseau comme Echelon ne remplit aucune de ces conditions ne
serait-ce que parce que les interceptions sont réalisées
sur la base de la recherche systématique et que la collecte de données
n'est pas limitée par les stricts besoins de sûreté
de l'Etat ?
Par ailleurs, la jurisprudence développée
par la Cour européenne des droits de l'homme sur la base de la Convention
européenne des droits de l'homme a eu des répercussions sur
les règles nationales en matière d'écoutes judiciaires
ou administratives dont les systèmes sont cependant sans commune
mesure avec les réseaux d'interception globale.
_ La protection des données
à caractère personnel fait cependant l'objet d'une réglementation
européenne plus précise dont deux directives récentes
de l'Union européenne :
- celle adoptée le 25 octobre
1995 par le Parlement européen et le Conseil (n° 95/46/CE) est
relative à la protection des personnes physiques à l'égard
du traitement des données à caractère personnel et
à la libre circulation de celles-ci. Elle a été adoptée
sur une proposition de la Commission, concernant l'harmonisation des dispositions
nécessaires pour assurer un niveau équivalent de protection
de la vie privée dans les Etats membres ainsi que la libre circulation
des équipements et services de télécommunication dans
la Communauté, et suite à l'avis du Comité économique
et social du 3 avril 1991.
Cette directive rappelle que «
les systèmes de traitement des données sont au service de
l'homme ; qu'ils doivent respecter les libertés et droits fondamentaux
des personnes (...) ». C'est pourquoi, dans son article premier,
elle invite les Etats membres à assurer « la protection
des droits et libertés fondamentaux des personnes physiques, notamment
de leur vie privée, à l'égard du traitement des données
».
De même, l'article 29 institue un groupe de protection des personnes
à l'égard du traitement des données à caractère
personnel. Ce groupe est tenu de communiquer à la Commission, au
Parlement européen et au Conseil, un rapport annuel sur l'état
de la protection des personnes physiques à l'égard du traitement
des données à caractère personnel dans la Communauté
et dans les pays tiers. Un premier rapport, adopté le 25 juin 1997,
couvre la situation observée en 1996 dans ce domaine. Le deuxième
rapport, en date du 30 novembre 1998, met en avant les évolutions
enregistrées en la matière ;
- le Parlement européen et
le Conseil ont arrêté, le 15 décembre 1997, la directive
concernant le traitement des données à caractère personnel
et la protection de la vie privée dans le secteur des télécommunications
(suite à la position commune adoptée par le Conseil des Ministres
le 12 septembre 1996). Cette seconde directive a pour objet de garantir
la libre circulation dans la Communauté des données et des
équipements et services de télécommunication en harmonisant
le niveau de protection des abonnés et des utilisateurs des services
publics de télécommunication à l'égard du traitement
des données.
Elle précise, pour le secteur
des télécommunications, les règles générales
énoncées dans la directive 95/46/CE et renforce la protection
de la vie privée et des intérêts légitimes des
abonnés. Mais son champ d'action est plus étendu, car elle
couvre les droits et intérêts légitimes des personnes
et englobe des aspects de la vie privée qui ne sont pas directement
liés au traitement des données. La directive contient en
effet des dispositions sur « la sécurité des informations
transmises sur les réseaux publics de télécommunications
» ; « la confidentialité des communications »
;
«
les limites de l'étendue et de la durée du traitement des
données relatives au tarif » ; « l'identification
des appels malveillants » ; « la protection de la vie
privée eu égard aux appels non sollicités ».
Son article 5 précise ainsi que : « Les Etats membres garantissent
au moyen de réglementations nationales, la confidentialité
des communications (...). En particulier ils interdisent à toute
autre personne que les utilisateurs, sans le consentement des utilisateurs
concernés, d'écouter, d'intercepter, de stocker les communications
ou de les soumettre à quelque autre moyen d'interception ou de surveillance,
sauf lorsque ces activités sont légalement autorisées.
».
c) Le cas particulier des interceptions
légales
_ En ce qui concerne les interceptions
légales des communications, seules deux résolutions du Conseil
marquent un début d'engagement politique. La première, en
date du 17 janvier 1995, semble marquée par l'influence des Etats-Unis,
car elle reprend les souhaits invoqués par l'administration américaine,
notamment le souci de disposer de normes comparables pour simplifier les
interceptions sur le plan technique. Le second projet, adopté le
3 décembre 1998, prenait en compte l'évolution des technologies
et visait à modifier la première résolution. Au cours
de la séance du 12 avril 1999, le Président du Parlement
a annoncé qu'il avait renvoyé ce projet, pour examen, à
la Commission des libertés publiques et des affaires intérieures
et, pour avis, à la Commission juridique et des droits des citoyens,
ainsi qu'à la Commission économique, monétaire et
de la politique industrielle.
Alors que l'avis de la Commission
juridique des droits des citoyens, adopté le 25 mars 1999, rejette
la proposition du Conseil jugée imparfaite, imprécise et
de nature à porter préjudice aux droits des individus, le
rapport que la Commission des libertés publiques et des affaires
intérieures a rendu le 23 avril 1999 approuve la proposition du
Conseil à quelques réserves près et propose que le
Parlement soit à nouveau consulté au cas où le Conseil
apporterait des modifications substantielles. Ainsi, en adoptant le rapport,
le 7 mai 1999, par le vote d'une résolution législative,
le Parlement a approuvé le projet de résolution du Conseil,
tout en rappelant l'impérieuse nécessité de respecter
la protection des données à caractère personnel. Il
demande donc au Conseil de vérifier avant le 1er juillet
2000 dans quelle mesure les Etats membres ont transposé cette résolution
ainsi que celle de 1995.
2. Le renvoi aux dispositifs nationaux
a) Le cas des pays européens
Les différents Etats membres
de l'Union européenne disposent chacun d'une réglementation
sur les interceptions des communications. Les principes généraux
sont souvent similaires dans la mesure où les directives européennes
sur la protection des données à caractère personnel
ont été transposées en droit interne. Mais le cadre
juridique des moyens faisant appel à la cryptologie diffère
encore selon les Etats et toutes les situations se rencontrent, de l'absence
de règles contraignantes permettant un régime de liberté
à un cadre plus restrictif.
b) Aux Etats-Unis : une protection
réservée aux citoyens américains
La question de la légalité
des écoutes aux Etats-Unis se ramène à celle de l'application
aux activités de la NSA des dispositions de l'amendement n°
4 de la constitution américaine.
Les responsables américains,
rencontrés par votre Rapporteur ou dont il a analysé les
propos, ont indiqué que :
- la protection des citoyens est
effectivement assurée par l'amendement n° 4. Celui-ci dispose
que « le droit pour le peuple d'être protégé...
contre des perquisitions et saisies déraisonnables ne devra pasêtre
violé » ;
- les activités des agences
fédérales américaines comme la NSA et la CIA sont
soumises à cet amendement. Votre Rapporteur a déjà
évoqué à ce propos les affirmations du porte-parole
du département d'Etat James Rubin ou du directeur de la NSA devant
les commissions spéciales du Congrès en charge du renseignement.
Il est nécessaire de souligner
que, dans ce cadre :
- la protection contre les intrusions
ne concerne sans ambiguïté que les citoyens américains,
c'est-à-dire les nationaux résidents sur le territoire
national des Etats-Unis, comme l'ont souligné les propos tenus lors
des auditions devant le Congrès au printemps dernier. La protection
ne vise évidemment ni les citoyens ni les institutions des autres
pays et un doute subsiste sur la situation des citoyens américains
à l'étranger et des étrangers sur le territoire américain
;
- le contrôle parlementaire
des agences fédérales américaines ne permet pas de
connaître la nature exacte de leurs activités.
Comme l'ont rappelé les interlocuteurs
de votre Rapporteur, les activités de la NSA -comme celles de la
CIA- sont soumises à la constitution des Etats-Unis, aux lois fédérales,
aux règlements pris par l'exécutif, et sont surveillées
par deux instances, le President's Intelligence Oversight Board
(IOB) et les commissions spéciales du Congrès qui ont déjà
été évoquées. En fait, il semble que le contrôle
s'effectue au travers d'un autre organisme l'Office of the Inspector
General (OIG) qui seul effectue les investigations nécessaires
et adresse un rapport aux autorités parlementaires et gouvernementales.
De plus, les informations les plus sensibles ne sont confiées qu'aux
responsables de ces autorités et les auditions publiques des directeurs
d'agences fédérales au Congrès ne permettent pas aux
parlementaires américains d'obtenir des informations suffisantes
sur les objectifs et l'activité réelle de ces agences.
C. LES SYSTÈMES DE SÉCURITÉ
DES COMMUNICATIONS EN FRANCE
Le Gouvernement français semble
définir peu à peu une politique plus volontariste en matière
de sécurité des communications. Plusieurs volets concourent
ainsi à renforcer cette sécurité :
- d'une part, la consolidation de
l'arsenal juridique et technique dans le cadre de la protection des données
ou des atteintes à la vie privée face aux intrusions ou au
piratage.
Tout d'abord, il convient de souligner
la base constitutionnelle que représente le principe de liberté
personnelle reconnu par le Conseil constitutionnel en se référant
aux principes fondamentaux reconnus par les lois de la République
dans le préambule de la constitution de 1946.
Par ailleurs, l'article 226-1 du
Code pénal punit d'un an d'emprisonnement et de 300 000 francs d'amende
« le fait, au moyen d'un procédé quelconque, de
porter atteinte à l'intimité de la vie privée d'autrui,
en captant, enregistrant ou transmettant, sans le consentement de leur
auteur, des paroles prononcées à titre privé ou confidentiel
». De plus, la loi du 10 juillet 1991 relative au secret des correspondances
émises par les télécommunications garantit les particuliers
contre les interceptions de leurs communications, notamment au travers
de l'action de la commission nationale de contrôle des interceptions
de sécurité (CNCIS).
- d'autre part, l'encouragement sur
un plan national au développement des moyens de confidentialité
et de d'intégrité des SIC;
- enfin, remédier aux utilisations
préjudiciables des technologies de l'information ne peut se concevoir
que dans un cadre juridique international qui concilie à la fois
la souveraineté des Etats et la protection des libertés individuelles.
En effet, les écoutes reflètent un manque de déontologie
de la part de certains Etats que seules des discussions multilatérales
permettront de supprimer. C'est ainsi que, au plan européen, des
négociations sont en cours dans le cadre du IIIème
pilier de l'Union européenne (Justice, Affaires intérieures)
visant à harmoniser les droits nationaux et la coopération
en matière de criminalité de haute technologie. D'autres
enceintes comme le G 8 commencent à aborder cette question comme
le montre le sommet spécifique sur la criminalité informatique
de mai 2000 à Paris.
1. L'évolution récente
des dispositifs
a) La libéralisation
de la cryptologie : un nouveau cadre juridique
De manière générale,
les dispositifs juridiques en matière de cryptologie distinguent
plusieurs régimes en fonction de la finalité des moyens.
Selon les cas (utilisation, fourniture, importation et exportation), quatre
régimes sont concevables : la dispense de toute formalité
(ou régime de liberté), la déclaration simplifiée,
la déclaration et l'autorisation préalable.
La position des autorités
françaises a profondément évolué depuis quelques
années. La loi du 26 juillet 1996, complétée par les
décrets du 24 février 1998 et des 13 et 23 mars 1998, a modifié
le régime antérieur datant du début des années
90, en assouplissant les régimes de déclaration des produits
de cryptologie et rendant entièrement libres les produits utilisant
des clés de « 40 bits » qui sont soumis à simple
déclaration. Mais, en 1996, privilégiant l'action des services
de police et les nécessités d'ordre public, le Gouvernement
refusait alors la libéralisation de la cryptologie des transmissions
et imposait que les clés de chiffrement les plus performantes soient
remises à un tiers habilité. Le système reposait sur
l'habilitation donnée par le Service central de la sécurité
des systèmes d'information et sur la remise des clés aux
services compétents.
Ce nouveau cadre juridique a été
récemment modifié. Le nouveau Premier ministre, M. Lionel
Jospin, a en effet estimé que la possibilité de crypter les
communications apparaissait comme une réponse efficace pour protéger
la confidentialité des échanges et de la vie privée.
Dans une déclaration à l'issue du Comité interministériel
du 19 janvier 1999 pour la société de l'information, il a
annoncé une modification du cadre législatif visant à
offrir une liberté complète dans l'emploi des moyens de chiffrement
pour les entreprises et les particuliers. Parallèlement il a souhaité
des obligations afin que les autorités judiciaires, par exemple
des juges d'instruction, puissent avoir connaissance, non pas des clés
de déchiffrement, mais des copies en clair des messages cryptés.
La nouvelle réglementation
repose sur trois axes : la libéralisation d'outils de cryptage performants,
les restrictions à l'exportation des systèmes performants
et les poursuites pénales.
Les décrets n° 99-199
et n° 99-200 du 17 mars 1999 précisent ainsi que :
- l'utilisation de matériels
et de logiciels de cryptologie dont la clé est inférieure
ou égale à 40 bits est libre ;
- l'utilisation de matériels
et de logiciels de cryptologie dont la clé est supérieure
à 40 bits et inférieure ou égale à 128 bits
est soumise à simple déclaration de leur producteur, de leur
fournisseur ou de leur importateur ou s'ils sont exclusivement destinés
à l'usage privé d'une personne privée. L'arrêté
du 17 mars 1999 précise « la forme et le contenu du dossier
concernant les déclarations ou demandes d'autorisation relativesaux
moyens et prestations de cryptologie ».
Le Gouvernement a annoncé
qu'il présenterait au Parlement une réforme plus complète
offrant une liberté dans l'utilisation des produits de cryptologie
(sous réserve du maintien des contrôles à l'exportation
pour les moyens dotés d'une clé à 56 bits et au-delà)
et ouvrant le recours à des tiers de confiance selon un régime
facultatif (et non plus obligatoire).
La contrepartie à cette libéralisation
de la cryptologie pourrait prendre plusieurs formes :
- une solution juridique à
travers l'instauration d'obligations, assorties de sanctions pénales,
pour remettre aux autorités judiciaires, lorsqu'elles en font la
demande, de la transcription en clair des messages chiffrés. Il
est en effet nécessaire d'empêcher les obstacles aux procédures
judiciaires et de prévoir des sanctions fortes en cas d'absence
de coopération des utilisateurs ou des détenteurs de clés
avec l'autorité judiciaire ;
- des moyens nationaux dans les domaines
de la cryptologie afin de maintenir une compétence face à
l'évolution rapide de la technologie ;
- un renforcement des moyens des
services de renseignement.
En outre, de par leur nature, la
lutte contre la corruption et les écoutes inégales ressortissent
de conventions internationales (par exemple, celle de l'OCDE) qui doivent
être traduites en droit interne. La lutte contre le crime organisé,
en particulier dans le cyberespace (identification des délinquants),
suppose un cadre de référence international car il faut résoudre
la contradiction entre les impératifs de libertés individuelles
et les besoins d'investigation et de coopération judiciaire ou policière.
b) Le développement
des moyens de confidentialité et d'intégrité
L'encouragement sur un plan national
au développement des moyens de confidentialité et de d'intégrité
des systèmes de communication s'accompagne d'actions de sensibilisation
et de d'information auprès des acteurs les plus sensibles. Elle
s'est appuyée par la mise en place au début de 2000 d'un
centre de veille, de prévention et de secours pour coordonner les
efforts des administrations publiques.
Les PME sont encore plus vulnérables
que les groupes aux interceptions et à l'espionnage économique.
C'est pourquoi l'une des missions principales de la direction de la sécurité
du territoire (DST) au ministère de l'Intérieur consiste
à sensibiliser les partenaires scientifiques et économiques,
à leur prodiguer des conseils, à effectuer (gratuitement)
des audits ou des repérages des systèmes informatiques. Selon
les interlocuteurs de votre Rapporteur, les plus réticents aux enjeux
de sécurité restent les scientifiques et les universitaires
pour lesquels les échanges (en particulier par voie informatique)
sont essentiels sur le plan professionnel.
Ce travail de sensibilisation contribue
à la défense du patrimoine scientifique et technologique.
Il est essentiellement assuré par les services déconcentrés
de la DST. Les conseils ne portent que sur les aspects défensifs.
La DST agit sur sollicitation mais elle s'autosaisit dans les cas qui lui
paraissent mériter l'attention. Elle a ainsi acquis une compétence
reconnue au niveau interministériel.
Mais les moyens de la France sont
trop dispersés, à l'image de l'éclatement de ses services
spécialisés.
Il serait indispensable de créer
une agence française dans le domaine de la sécurité
des systèmes d'information. Elle serait rattachée au Premier
ministre car sa vocation est interministérielle. Le regroupement
des équipes existantes dans les différents services de renseignement
permettrait d'atteindre une « masse critique ». La création
de la DCSSI au SGDN pourrait préfigurer une telle agence. C'est
pourquoi il a paru important à votre Rapporteur d'apporter des précisions
sur l'évolution de cette structure.
c) Les programmes de protection
La France s'est laissée distancer
dans les domaines de l'électronique et de l'informatique. Le plan
Calcul a été un échec et aucun leader informatique
n'existe en Europe qui subit de ce fait l'évolution technique dans
ces deux domaines alors qu'elle dispose d'excellents moyens d'expertise.
Alors que les Etats-Unis ont investi
dernièrement près de 3 milliards de dollars sur trois ans
en faveur de la sécurité des systèmes d'information,
la France ne consacre qu'1 % de cette somme. Le montant des études
amont sur ces questions a été doublé dans le budget
2000 (environ 40 millions de francs) mais cette dotation reste largement
insuffisante. Le plan de charges actuel des organismes qui travaillent
sur la cryptographie et la cryptanalyse, comme le CELAR de la DGA à
Rennes, supposerait un doublement voire un triplement de leurs effectifs.
Ainsi, le traitement des écoutes nécessiterait un effectif
d'environ 1 000 personnes alors que seules 300 y sont affectées.
Mais il y a une double difficulté
à garder les spécialistes (ingénieurs et universitaires
contractuels), qui sont attirés par des emplois civils mieux rémunérés,
et à embaucher de jeunes universitaires de haut niveau pour faire
face à la demande. Face à cette pénurie, les services
français ont été contraints de faire travailler sur
contrats des spécialistes russes. La Russie a acquis un bon niveau
dans la cryptographie et la cryptanalyse, mais les matériels produits
manquent de fiabilité. Il manque également un grand projet
pour animer les équipes françaises et leur donner des perspectives
intéressantes.
Il faudrait travailler davantage
sur le traitement des logiques sémantiques et en linguistique. Les
progrès réalisés dans la reconnaissance automatique
de langages et dans la traduction méritent d'être poursuivis.
Il faudrait également augmenter les moyens de calcul mathématique.
Plusieurs industriels français
(SAGEM, Thomson-CSF, Alcatel, Bull) disposent de réelles capacités
dans les domaines des logiciels et de la cryptographie. L'essentiel de
l'innovation provient cependant des start up. Les Etats-Unis savent
aider au démarrage de ces petites entreprises en accord d'ailleurs
avec les groupes. En France, les handicaps se cumulent dans la mesure où
on ne prend pas assez de risques pour aider les petites entreprises innovantes
et où certaines affaires douteuses ont incité les autorités
à renforcer les contrôles sur les marchés publics.
L'attention s'est donc plus portée vers un renforcement des contraintes
du Code des marchés publics que vers leur assouplissement. Or ce
code est inadapté à la taille et au domaine d'activité
des start up notamment dans le domaine de la recherche.
Même si la question n'est pas
de rattraper le retard pris sur les partenaires d'Echelon grâce aux
performances des nouveaux matériels, les moyens à mettre
en _uvre sont incompatibles avec la réduction des budgets d'équipement.
L'exemple français est même caricatural. Au moment où
les enseignements de la participation des forces armées aux conflits
du Golfe et de l'ex-Yougoslavie montrent la nécessité de
la maîtrise de l'information, on a érodé les efforts
financiers depuis le milieu des années 90 et les lois de programmation
militaire ont été obérées par les grands programmes
d'armement. La préparation de la prochaine loi de programmation
militaire fournit l'occasion, en ce qui concerne les équipements
militaires, de remédier à une situation incompatible avec
l'ambition de la politique de sécurité des systèmes
d'information.
2. Le SGDN et la sécurité
des systèmes d'information
a) Les missions confiées
au SGDN
Depuis 1996, le Secrétariat
général pour la défense nationale (SGDN) est l'autorité
interministérielle chargée d'assurer une double mission :
- veille sur le thème de la
sécurité et information du Gouvernement ;
- impulsion de la politique gouvernementale
pour favoriser la protection des réseaux et l'adaptation des moyens
aux nouvelles technologies.
La protection des réseaux
de communication a été favorisée par l'évolution
de la réglementation sur la cryptologie. Pour le SGDN, des clés
de chiffrement jusqu'à 128 bits offrent une excellente sécurité
car elles sont très difficiles à briser. L'objectif demeure
d'une libéralisation complète des produits de chiffrement
sans limites de bits. Un projet de loi à cet effet sera présenté
en 2000 au Parlement. L'une des conséquences sera cependant l'impossibilité
pour les services de l'exécutif d'intercepter les communications
pour les besoins de la sécurité nationale. Il en sera de
même pour l'autorité judiciaire par les besoins des procédures
pénales. C'est pourquoi des dispositifs doivent être prévus
pour avoir accès aux clés lors de procédures judiciaires.
La montée en puissance des
moyens du SGDN vise à accroître :
- l'expertise et les compétences
dans les secteurs de la sécurité des systèmes d'information
y compris au niveau de la recherche fondamentale ;
- les capacités opérationnelles
d'évaluation et de réaction face aux menaces.
L'émergence d'une capacité
interministérielle s'est accompagnée de la création
en 1986 du service central de la sécurité des systèmes
d'information (SCSSI), chargé d'apprécier le niveau de protection
des systèmes d'information de l'Etat et de coordonner les études
et développements dans le domaine de la sécurité des
systèmes d'information. Les attributions du SGDN en matière
de sécurité des systèmes d'information ont été
précisées par le décret n° 96-67 du 29 janvier
1996.
La compétence du SGDN s'est
accrue avec le rattachement en 1996 non seulement du SCSSI mais également
de deux autres structures, le directoire interministériel et la
commission interministérielle de la sécurité des systèmes
d'information. L'intégration des moyens humains et budgétaires
est achevée par le décret du 14 avril 1999. La transformation
du SCSSI en direction centrale (DCSSI) sous l'autorité du SGDN consacre
la prise de conscience de la vulnérabilité des systèmes
d'information et de communications.
b) Les missions et les moyens
de la DCSSI
Les missions essentielles de la DCSSI
sont les suivantes :
- contribuer à la définition
et à l'expression d'une politique gouvernementale,
cohérente et prospective, en matière de sécurité
des systèmes d'information.
Dans cette fonction, le SGDN anime
les réflexions des structures publiques et assure le secrétariat
des instances qui définissent la politique d'adaptation des moyens
existants aux nouvelles technologies.
Il n'existe pas encore de politique
coordonnée au niveau des différents pays européens.
Seuls sont organisés des échanges avec les principaux d'entre
eux. Mais la question des transferts des produits à l'intérieur
de l'Union européenne devra faire l'objet d'une directive.
Par ailleurs, la relative atonie
du secteur industriel français dans la production de biens de sécurité
incite à la mise en place d'une politique publique du soutien à
ce marché (favoriser des commandes publiques par exemple) ;
- assurer une fonction d'autorité
nationale de sécurité.
La DCSSI délivrera des agréments
ou des certificats pour les systèmes, les procédés
et les produits de cryptologie employés par les services de l'administration
et les services publics, l'Etat devant plus généralement
assurer une surveillance du marché des produits de chiffrement pour
vérifier qu'ils ne sont pas « piégés »
mais bien conformes aux spécifications. Il ne s'agit pas du contrôle
de ce marché (seules les exportations sont soumises à contrôle)
mais de l'évaluation de la qualité de la protection qu'offrent
ces produits25 ;
- évaluer les menaces,
donner l'alerte et développer les capacités pour les contrer.
A la suite du comité interministériel
pour la société de l'information du 19 janvier 1999, le Premier
ministre, M. Lionel Jospin, a annoncé la création d'une structure
d'alerte et de réponse aux attaques informatiques pour l'administration
: le CERT/A (centre de recensement et de traitement des attaques informatiques)
s'inscrit dans le réseau mondial des CERT (computer emergency
response team) chargés de détecter les incidents informatiques
et de résoudre les difficultés qu'ils peuvent entraîner
;
- développer l'expertise
technique au bénéfice des administrations et des services
publics afin de servir de pôle de référence pour la
protection des systèmes publics.
Les compétences actuelles
du SCSSI lui permettent d'effectuer des démonstrations d'attaques
des réseaux publics pour faire prendre conscience aux administrations
de la réalité des risques d'intrusion ou d'attaques de leurs
réseaux et de l'urgence de leur sécurisation. En effet, la
plupart des structures publiques n'ont pas de tradition du secret ni de
culture de la sécurité hormis les ministères de l'intérieur,
des Affaires étrangères ou de la Défense. Les ministères
n'ont pas conscience de leur vulnérabilité ni de l'évolution
des problèmes liée à l'évolution des techniques,
des moyens et des acteurs. Ils font parfois preuve « d'imprudence
et de candeur ». Il est donc nécessaire de les inciter à
utiliser des messages sécurisés.
Les capacités dans ce domaine
sont encore trop faibles surtout en comparaison des efforts réalisés
en Allemagne ou au Royaume-Uni. Des dotations budgétaires supplémentaires
sont nécessaires pour augmenter les moyens humains (ingénieurs
et techniciens). Une véritable politique de recrutement d'équipes
de spécialistes devient indispensable. Bien plus, elle devra s'accompagner
du développement d'une culture de la sécurité.
III. - LA RÉACTION EUROPÉENNE
AU SYSTÈME ECHELON
A. L'INTÉRÊT EXPRIMÉ
POUR LA QUESTION AU SEIN DES INSTANCES EUROPÉENNES
C'est essentiellement au nom de la
défense des libertés publiques individuelles et des Droits
de l'homme que le Parlement européen s'est saisi, depuis plusieurs
années, du dossier des techniques de surveillance des moyens de
communications modernes.
Face aux interrogations des parlementaires
européens, la Commission a plutôt fait preuve d'un silence
embarrassé.
1. Les travaux du Parlement européen
Dès 1997, la Commission des
Libertés publiques et des Affaires intérieures du Parlement
européen, devenue en juillet 1999 Commission des libertés
et des droits des citoyens, de la justice et des affaires intérieures
(LIBE), a demandé une étude à l'Office des choix technologiques
du Parlement européen26. Celle-ci a tout d'abord fait
l'objet d'un premier rapport publié en septembre 1998 « Evaluation
des techniques de contrôle politique », qui a en fait été
rédigé par la fondation OMEGA de Manchester, puis de quatre
rapports déposés d'octobre à décembre 1999
et recensant les nouvelles technologies de communication, leurs risques
et les moyens pour y remédier.
Auparavant, le Parlement avait adopté
le 16 septembre 1998, une première résolution sur les relations
transatlantiques dont les derniers paragraphes visent explicitement le
système Echelon27. Le Parlement européen demande
que les technologies de surveillance « fassent l'objet d'un réel
débat ouvert, tant au niveau national qu'à celui de l'Union
européenne, et soient soumises à des procédures garantissant
une responsabilité sur le plan démocratique ».
Il réclame l'adoption d'un code de conduite destiné à
garantir la réparation d'erreurs ou d'abus. Il estime que «
l'importance
croissante du réseau Internet, et, plus généralement
des télécommunications à l'échelle mondiale
et en particulier le système Echelon ainsi que les risques de leur
utilisation massive appellent l'adoption de mesures de protection
des informations économiques et d'un cryptage efficace ».
Certains documents du STOA ont utilisé
comme sources les ouvrages de James Bamford, Nicky Hager et Duncan Campbell
que votre Rapporteur a déjà évoqués, ce qui
montre une fois de plus que l'information à propos d'Echelon circule
« en boucles ».
a) Le rapport sur l'état
actuel de la surveillance électronique
Ce premier document28,
qui a été rédigé par le journaliste britannique
Duncan Campbell, évoque les nouvelles technologies utilisées
et attire l'attention sur les cibles visées par les interceptions
globales. Il montre que, depuis la naissance de la recherche électronique
de communication, il y a eu une véritable évolution dans
les moyens d'interception devenus de plus en plus sophistiqués.
Il est vrai que les progrès liés à la cryptographie
sont de plus en plus intégrés dans les télécommunications.
La recherche électronique
de communication constituant, en grande partie, une activité industrielle,
la plupart des nations développées la pratiquent, mais l'acteur
le plus important en ce domaine est l'organisation UKUSA des nations anglophones.
Le rapport contient aussi de nouvelles informations sur le système
Echelon, dont il indique qu'il permet une surveillance du monde entier
et vise essentiellement des cibles non militaires.
L'étude rappelle également
l'historique des différentes réglementations applicables
et montre la prédominance des Etats-Unis qui, selon l'auteur, ne
va pas dans un sens propice au respect de la confidentialité et
donc de la vie privée.
Le rapport évoque enfin les
politiques possibles en matière de surveillance électronique.
b) Le document sur les techniques
permettant de lutter contre les formes d'interception
Le but de ce rapport est de décrire
les principales techniques qui permettent de se préserver contre
toutes formes d'interception technologique des communications. Il a été
rédigé par Franck Leprevost, professeur à l'université
technique de Berlin.
L'étude reprend les différents
types de technologies qui sont apparues en matière de télécommunications
et leurs risques, puis donne une description des techniques de cryptographie
et de chiffrement. Il montre que la surveillance électronique, qui
permet bien souvent de protéger la sécurité nationale,
connaît aussi certains effets pervers comme l'espionnage industriel.
L'auteur met donc en avant les différents moyens qui permettent
la sécurité des communications (chiffrement, cryptographie),
mais il expose aussi les conséquences de la cryptanalyse, qui a
pour objet de mettre au point des techniques et des modes d'intrusion pour
réduire la sécurité théorique d'algorithmes
cryptographiques. Il traite à ce propos de la cryptanalyse quantique,
qui recouvre l'ensemble des techniques permettant de trouver les clefs
secrètes de protocoles cryptographiques à l'aide d'ordinateurs
quantiques.
En raison de l'importance des conséquences
politiques, diplomatiques et financières de la cryptanalyse et de
la cryptographie quantique, différents pays dont la France ont signé
plusieurs accords pour contrôler ces procédés. Le dernier
en date est l'accord de Wassenaar, dont le document de M. Franck Leprevost
commente la partie : « Sécurité de l'information
» et analyse les conséquences.
L'accord de Wassenaar établit
un régime international de contrôle à l'exportation
des armes conventionnelles et des biens et technologies à double
usage, ainsi qu'une liste de ces éléments. La cryptographie
fait partie de cette liste. Cet accord remplace l'accord du COCOM. Il institue
un contrôle de l'exportation des procédés de cryptographie
en tant que biens à double usage, mais il stipule aussi que les
produits clairement identifiés et vendus à des fins civiles
ou commerciales ne peuvent faire l'objet de restrictions et de contrôle.
En fait, seules les techniques offrant un degré de sécurité
très restreint sont autorisées sans contrôle. Tout
cela n'est pas sans avoir des conséquences, notamment au niveau
communautaire. Le rapport de Franck Leprevost suggère des options
possibles aux institutions européennes pour mettre en place une
réglementation soucieuse du respect de la vie privée. Car
les entreprises, organismes ou individus se dotant d'un système
cryptographique répondant aux critères légaux peuvent
voir leurs communications interceptées et décodées
par le réseau Echelon.
Il est donc évident que, loin
de limiter le terrorisme, le développement des restrictions sur
la cryptographie aurait pour conséquence de créer un environnement
dans lequel le citoyen ne serait pas protégé face au «
terrorisme de l'information et aux activités cyber-criminelles »
et donc où le crime pourra prospérer, car aucune information
ne bénéficiera d'une réelle protection et donc d'une
véritable confidentialité.
c) L'étude sur la légalité
des interceptions
Ce rapport29, qui a été
rédigé par le professeur Chris Elliot, juriste et ingénieur
spécialisé dans les télécommunications, examine
les différentes politiques existantes concernant les interceptions
légales de communication.
Il présente les différentes
conventions internationales qui traitent des droits de l'homme et de la
protection de la vie privée tout en mettant en avant les portes
qu'elles laissent ouvertes à d'éventuelles réglementations
« contraires » à ces droits. Par exemple, la Déclaration
universelle des droits de l'homme ne dit pas que les interceptions légales
sont interdites mais seulement celles réputées arbitraires.
L'Union européenne a ainsi pu adopter une législation permettant
aux Etats membres de légaliser certaines interceptions de communications.
En effet, l'Union ne va pas à l'encontre de droits proclamés
dans les conventions internationales qu'elle a ratifiées en n'interdisant
pas les interceptions légales non arbitraires. Quant aux Etats membres,
ils ont chacun une réglementation sur les interceptions légales
qui doit suivre les règles du droit dérivé européen.
Ces réglementations sont plus ou moins similaires. Le rapport expose
succinctement les législations nationales existantes en matière
d'interceptions.
d) L'analyse des risques possibles
des interceptions et la vulnérabilité du commerce électronique
Le quatrième rapport30
a été effectué par le cabinet d'études ZEUS
(Groupement d'intérêt économique européen),
situé à Patras, sous la direction de M. Nikos Bogonikilos.
Son but a été d'examiner l'utilisation des interceptions
légales de communication et de mettre en évidence leurs risques
possibles.
Il est organisé en trois parties
: les options possibles ; les informations disponibles (avis d'experts)
; un dossier technique sur les nouvelles technologies.
_ Certaines options politiques y
sont proposées, comme la mise en place d'un réseau global
pour les communications. Le rapport contient des recommandations relatives
aux capacités techniques permettant de protéger l'anonymat
des communications. La faisabilité de ces capacités a été
vérifiée auprès d'experts, tous d'accord aujourd'hui
pour dire que presque toutes les informations économiques s'échangent
par voie électronique (90 % d'entre eux estiment que, malgré
les différentes législations, il existe encore des activités
illégales de surveillance électronique et que, depuis le
développement d'Internet, l'augmentation des transactions électroniques
a fait naître le besoin d'un encadrement stable pour les relations
commerciales).
_ Le dossier technique donne une
vision d'ensemble de la surveillance électronique. Une liste non
exhaustive des organisations qui la pratiquent est mise en avant, la plus
importante étant l'organisation UKUSA.
La nature des informations recueillies
par les interceptions n'est pas sans incidence sur l'appréciation
des effets et du but de ces activités. Si les interceptions des
communications sont effectuées dans un but de défense nationale
ou de lutte contre la criminalité, moins de problèmes se
posent, mais si les informations recueillies sont utilisées dans
un intérêt économique, certains risques peuvent survenir,
comme celui d'abuser de ces informations. Des exemples sont donnés
par cette étude, qui illustrent bien ces dangers. Mais le progrès
technique ne va pas seulement dans un sens (permettre que les interceptions
soient de plus en plus faciles), de nouveaux systèmes de protection
s'étant aussi développés.
L'étude dresse un historique
de la réglementation en vigueur. C'est d'abord en Europe qu'une
législation pour la protection de la vie privée a vu le jour,
le respect de la confidentialité y étant considéré
comme un droit fondamental. Il n'en va pas de même partout. En effet,
aux Etats-Unis cette protection est limitée par des conflits d'intérêts,
notamment économiques. Ce pays va user de sa prédominance
pour faire accepter et adopter sa position par d'autres Etats. C'est ce
que cette étude met en évidence. Cependant, l'Union européenne
a tout de même su imposer quelques initiatives pour permettre une
meilleure protection de la confidentialité et donc des données
personnelles.
e) La constitution d'une commission
parlementaire
A la suite de la parution de ces
rapports et des travaux de la Commission des libertés et des droits
des citoyens, le groupe politique des Verts a demandé la création
d'une commission temporaire d'enquête sur proposition du député
européen Paul Lannoye. Bien qu'un nombre suffisant de signatures
ait été réuni, la création de la commission
d'enquête a été refusée par le Parlement européen
qui, sur proposition de sa conférence des présidents, a décidé,
le 5 juillet 2000, la création d'une commission parlementaire temporaire
de 36 membres sur le même sujet.
La différence entre les deux
structures n'est pas si fondamentale puisque leurs attributions et leurs
mandats sont fixés et que le calendrier de leurs travaux est limité
dans le temps (un an pour les deux types de commission selon les articles
150 et 151 du Règlement du Parlement européen). La commission
d'enquête aurait peut-être un aspect politique plus marqué
que la commission temporaire qui représente un compromis entre les
groupes politiques du Parlement européen et s'apparente à
une commission permanente sans toutefois disposer de moyens d'investigation
spécifiques.
Le mandat de la commission temporaire,
qui marque la volonté du Parlement européen de collaborer
avec les parlements nationaux sur Echelon, a été ainsi défini
:
« - vérifier l'existence
du système d'interception des communications connu sous le nom d'Echelon
et dont l'activité est décrite dans le rapport STOA sur le
développement des technologies de surveillance et le risque d'abus
d'informations économiques ;
- vérifier la compatibilité
d'un tel système avec le droit communautaire, en particulier l'article
286 du traité CE et les directives 95/46/CE et 97/66/CE, et avec
l'article 6, paragraphe 2, du traité sur l'Union européenne,
sur la base des questions suivantes :
_ les droits des citoyens européens
sont-ils protégés contre les activités des services
secrets ?
_ Le cryptage constitue-t-il une
protection adéquate et suffisante pour protéger la vie privée
des citoyens ou faut-il prendre des mesures complémentaires et,
dans l'affirmative, de quel ordre ?
_ Comment renforcer la prise de
conscience des institutions européennes à l'égard
des risques suscités par ces activités, et quelles mesures
peut-on prendre ?
- vérifier si l'interception
des communications au niveau mondial fait courir des risques à l'industrie
européenne ;
- proposer, le cas échéant,
des initiatives politiques et législatives ».
2. Le silence embarrassé
de la Commission
A de nombreuses reprises, les députés
européens ont posé des questions écrites ou orales
relatives au système Echelon. Les réponses de la Commission
Santer, notamment de la part de Sir Leon Brittan, alors commissaire, ont
toujours manifesté un certain embarras. Soit la Commission a répondu
de manière un peu étonnante « qu'elle ne disposait
d'aucun élément » ou « d'aucune
preuve de ces allégations », à l'exception d'articles
de presse. Soit elle a rappelé qu'elle n'avait été
saisie d'aucune plainte mettant en cause l'un des Etats membres.
Le Commissaire Bangemann a même
mis en doute l'existence d'Echelon lors d'une déclaration, le 14
septembre 1998, ajoutant cependant que « si ce système
existait, tel que décrit, il s'agirait effectivement d'une
violation, des droits individuels du citoyen et d'une atteinte à
la sécurité des Etats membres ».
Les commissaires ont cependant préconisé
-à l'instar du Gouvernement français dans ses réponses
aux députés ou aux sénateurs- une libéralisation
des techniques de chiffrement pour protéger la confidentialité
des communications.
La nouvelle Commission présidée
par M. Romano Prodi n'a pas encore répondu aux questions posées
par les Parlementaires européens sur Echelon et n'a fait aucune
déclaration officielle sur le sujet.
B. UNE POSITION AMBIGUË
1. La mise en _uvre d'un système
de surveillance européen
a) Les projets liés
à la définition d'intérêts communs
Plusieurs sources font état
d'un projet européen de surveillance des communications par téléphone
ou par Internet dans le cadre du troisième pilier du traité
de Maastricht relatif à la coopération dans les domaines
de la justice et des affaires intérieures.
La finalité de ce système
semble circonscrite. Le Conseil des Ministres de l'intérieur et
de la Justice, s'appuyant sur la résolution du 17 janvier 1995 relative
à l'interception légale des télécommunications31,
a approuvé, le 24 novembre 1995, un accord-cadre sur l'interception
des télécommunications dans le but de s'engager dans des
standards d'écoute internationaux et de préparer une convention
entre quinze pays32. Selon le texte adopté, les opérateurs
devront faciliter l'accès à la totalité des télécommunications
transmises, donner accès à toutes les données associées,
garder les clés des systèmes de chiffrement, intégré
ou non au réseau.
Selon l'organisation Statewatch,
basée au Royaume-Uni, le texte de la résolution s'inspire
étroitement des dispositions proposées par le FBI, ce qui
incite à imaginer une filiation directe entre les systèmes
d'écoutes aux Etats-Unis et les textes en préparation dans
le cadre de l'Union européenne.
En fait, l'Union européenne
est placée devant un dilemme. Soit elle refuse les propositions
des Etats-Unis sur les modalités techniques des interceptions, risquant
ainsi de se priver d'une source considérable d'informations, en
particulier dans le cadre de l'assistance mutuelle en matière criminelle.
Soit elle accepte de telles interconnexions au risque de voir consolider
la prédominance américaine sur l'ensemble des réseaux,
et de ne plus pouvoir neutraliser d'éventuelles intrusions de la
part des Etats-Unis.
b) Les limites à l'élaboration
d'un système commun
La question a été posée
de la création d'un réseau au niveau européen et du
développement des échanges de renseignement entre partenaires
de l'Union.
Pour cela plusieurs conditions paraissent
nécessaires. Il conviendrait tout d'abord d'instaurer un contrôle
politique commun des services de renseignement et de partager une culture
du renseignement. Ainsi, si les parlementaires nationaux souhaitent disposer
d'informations confidentielles, les gouvernements qui les communiqueront
voudront s'assurer que ces parlementaires sauront les garder secrètes.
Or cette approche est différente
selon les pays. En Allemagne, par exemple, le débat a été
très vif au moment de la création de la commission parlementaire
de contrôle qui autorise les actions du service fédéral
de renseignements (BND). C'est pourquoi, alors que même des députés
d'opposition peuvent avoir accès en Allemagne à des informations
confidentielles, cette pratique suppose une restriction du droit de parole
des élus. Les parlementaires SPD et Verts estiment que les opérations
des services secrets doivent demeurer secrètes, mais que les règles
de fonctionnement et les dotations financières de ces services peuvent
être rendues publiques.
De nombreux obstacles s'opposent
par ailleurs à l'établissement d'un réseau européen
d'interception des communications :
- La nature même du renseignement
Le renseignement reste toujours sous
responsabilité nationale. Pour envisager un réseau commun,
il faudrait accepter que les pays coopèrent sur un domaine considéré
comme relevant de leur souveraineté.
Certes, des moyens communs peuvent
être mis en place, comme le montre l'exemple du satellite d'observation
spatiale Helios I, dont les images sont partagées entre les trois
pays participant au programme, selon une clé qui reflète
leur part dans le financement (Espagne 7 %, Italie 14 %, France 79 %).
L'exploitation des données doit cependant répondre à
une politique unique. C'est là l'une des principales faiblesses
des institutions communes comme le centre satellitaire de l'UEO à
Torrejon en Espagne, le manque de vision commune empêchant d'aller
au-delà de la mise en commun de certains équipements.
De plus, les pays restent «
protectionnistes » en matière de cryptologie, car ils souhaitent
conserver leurs compétences technologiques dans ce domaine et ne
veulent pas devenir dépendants.
- Les différences de culture
de renseignement
Cet argument a été
mis en avant par de nombreux interlocuteurs de votre Rapporteur au cours
de ses entretiens.
Deux pays, comme la France et le
Royaume-Uni, qui ont une longue tradition de services de renseignement,
s'opposent sur l'image différente du renseignement dans l'opinion
publique. En France, le renseignement a une connotation souvent péjorative,
ses réussites sont tues et il est souvent assimilé aux services
d'action dont les échecs sont médiatisés. Le Royaume-Uni
a en revanche su cultiver auprès de ses élites une image
valorisante de la communauté du renseignement.
Plus la proximité culturelle
est grande entre pays, plus il est facile de s'allier sur des sujets sensibles
comme le renseignement. Les relations de connivence qu'entretiennent souvent
les pays anglo-saxons favorisent ce type d'alliance.
- La dispersion des centres de
décision
L'organisation qui dirige le réseau
Echelon est centralisée et reste sous contrôle politique.
En France, le renseignement est réparti entre plusieurs structures,
dépendant des ministères de l'Intérieur (DST) ou de
la Défense (DGSE, DPSD et DRM) sans véritable « chef
d'orchestre ». Le SGDN assure néanmoins une coordination qui
s'est renforcée depuis la nomination de Jean-Claude Mallet.
Contrairement aux Etats-Unis et à
l'exception de la Grande-Bretagne, les pays européens s'engagent
peu sur les enjeux de la maîtrise et de la sécurité
de l'information. Pourtant une vision européenne est concevable
dans les domaines du renseignement et de la cryptologie.
Un système européen
ne peut guère être envisagé mais deux possibilités
restent concevables, l'une pour la gestion des clés, l'autre dans
l'élaboration de standards et de logiciels communs afin d'éviter
les intrusions dans les systèmes.
Les limites d'une politique commune
sont liées à la nécessité d'effectuer des investissements
importants et d'inciter les utilisateurs à privilégier ces
nouveaux équipements. La gestion commune des systèmes de
clés se heurte à la forte concurrence entre entreprises des
différents pays et au maintien des particularismes nationaux.
L'amorçage d'une politique
commune pourrait venir d'une coopération bilatérale entre
la France et l'Allemagne qui attirerait ensuite les pays intéressés
notamment la Grande-Bretagne et les pays scandinaves. Les capacités
technologiques et financières existent, la volonté politique
paraît moins acquise.
2. Les perspectives ouvertes par
la politique européenne de sécurité et de défense
La construction de l'Europe de la
défense comportera de manière inévitable un volet
relatif au renseignement et conduira à de nouvelles relations entre
membres de l'Union européenne notamment avec le Royaume-Uni. Une
réflexion est d'ailleurs engagée dans ce pays sur la mise
en commun du renseignement tout en maintenant un lien spécifique
avec les Etats-Unis. Le développement de la coopération est
cependant indissociable de la confiance entre partenaires car il n'y a
pas de vérification possible entre eux. Les suspicions et les doutes
doivent s'effacer.
Le sommet d'Helsinki a mis en avant
un objectif de capacités collectives, y compris dans le renseignement.
Le sommet de Mayence a montré que l'Allemagne avait repris l'initiative
et souhaitait développer de nouveaux moyens (satellites radars)
et participer à un système européen d'observation
par satellites. Le centre satellitaire de Torrejon sera vraisemblablement
intégré dans l'Union européenne si celle-ci veut avoir
un rôle plus actif dans la gestion des crises. Ce centre doit conserver
ses capacités d'acquisition d'images et d'analyses mais de nouveaux
moyens doivent lui être conférés si l'on veut qu'il
serve les besoins collectifs de l'Union européenne.
A la suite des sommets européens
et du sommet franco-allemand de Mayence, on peut imaginer plusieurs approches
pour le développement de l'Europe de la défense. Le sentiment
demeure qu'il faudrait privilégier l'entente entre quelques partenaires
pour développer les échanges de renseignement, l'objectif
étant de remettre aux instances de l'Union européenne un
renseignement à usage militaire déjà élaboré.
Dans le cadre des capacités satellitaires, il pourrait être
envisagé une mise en commun ou une mutualisation des moyens nationaux
de recueil. Pour les Ministres de la Défense, il est nécessaire
de traduire les objectifs européens en capacités de forces,
déterminer les contributions des différents Etats membres,
et engager des discussions pour combler les manques qui pourraient apparaître.
L'évolution de la position
allemande est due en grande partie au conflit du Kosovo dans la mesure
où l'Allemagne a peu apprécié la rétention
d'informations de la part des Etats-Unis, ce qui explique les propositions
du Ministre allemand de la Défense. A une initiative du Chancelier
Kohl non acceptée par le Ministre de la Défense Rühe
succède une situation différente où l'initiative des
Etats-majors allemands est relayée par la nouvelle Chancellerie.
CONCLUSION
GÉNÉRALE
Au terme de ses réflexions,
votre Rapporteur aimerait rappeler un certain nombre des constats qu'il
a effectués et formuler des propositions.
1. A
partir de quelques certitudes sur Echelon...
Quelles sont tout d'abord les certitudes
que votre Rapporteur vous demande de partager ?
Oui, il existe bien un vaste système
d'interception et de traitement des informations nommé Echelon.
Il est organisé en réseau. Il s'agit d'ailleurs du seul système
multinational connu.
Oui, les capacités d'un tel
système sont réelles et elles le rendent performant, compte
tenu des multiples vulnérabilités des systèmes d'information
et de communication. Le développement du réseau s'est appuyé
sur le développement de compétences techniques et la mise
en place de multiples installations. Il a bénéficié
d'importants investissements en hommes et en équipements depuis
près de quarante ans. Il faut cependant ajouter que les performances
ont atteint leurs limites, non seulement parce que les moyens engagés
ne sont plus en rapport avec l'explosion des communications dans le monde
mais aussi parce que certaines cibles ont appris à se protéger
des interceptions.
Oui, le système Echelon a
"divergé" par rapport à ses objectifs initiaux, qui étaient
fondamentalement liés au contexte de la guerre froide et par rapport
même aux conditions du pacte initial UKUSA entre les cinq partenaires.
Il n'est pas impossible que des informations recueillies soient utilisées
à des fins politiques et économiques, voire à l'encontre
de certains membres de l'Alliance atlantique. Si les preuves manquent pour
évoquer l'espionnage industriel, les propos d'anciens responsables
d'agences de renseignement constituent autant d'aveux.
Oui, des liens bilatéraux
ont été organisés entre les Etats-Unis, l'UKUSA et
d'autres services de renseignement pour des raisons de sécurité
liées à des besoins militaires ou à la nécessité
de lutter contre le terrorisme ou le grand banditisme.
Oui, Echelon peut constituer un danger
pour les libertés publiques et individuelles. A ce titre, son existence
pose de nombreux problèmes et nécessite donc des réponses
appropriées. En effet, il serait vain d'imaginer que les pays membres
du réseau cessent leurs activités. Le système d'ailleurs
évolue et s'adapte. Plusieurs indices semblent inciter à
croire qu'un nouveau système s'est constitué pour dépasser
les limites d'Echelon grâce à de nouveaux moyens et sans doute
de nouveaux partenariats.
2. ...Quelles peuvent être
des propositions concrètes pour diminuer les risques ?
Les constatations qui précèdent
appellent l'application d'un principe général de précaution.
Ce principe suppose que soient prises des mesures qui vont au-delà
des premières mesures de prévention liées à
la sécurité des systèmes d'information et de communication
(SIC). Pour cela, plusieurs actions sont concevables. Elles constituent
autant de propositions de votre Rapporteur :
- l'information de tous les acteurs
sur les risques potentiels et leur sensibilisation constituent des préalables
pour qu'ils prennent les mesures de protection nécessaires de manière
adaptée. Il revient en priorité à ces acteurs de protéger
leurs communications en ayant recours aux moyens de protection, dont la
cryptologie n'est qu'un des aspects, et cela en fonction du degré
de confidentialité qu'ils estiment nécessaire pour ces communications;
- au sein de chaque structure constituant
une cible potentielle des écoutes ou des attaques informatiques,
il conviendrait de recommander la formation de responsables de la
sécurité des systèmes de communication;
- la production de logiciels sûrs,
tant
en matière de cryptographie que pour les applications bureautiques
et informatiques, représente une condition essentielle de
l'efficacité d'une riposte. Dans un premier temps, ces logiciels
pourraient être nationaux mais on peut imaginer qu'ils seront européens
à relativement court terme ;
- la libéralisation des
programmes de cryptographie ou de chiffrement devient impérative.
Elle pourrait être double. Non seulement le dispositif juridique
français devrait autoriser la vente et l'utilisation de programmes
d'une capacité de 128 bits mais les échanges qui supposent
une plus grande confidentialité, comme l'échange de clés,
devraient bénéficier d'une libéralisation accrue pour
des produits d'une valeur supérieure à la limite de 128 bits
qu'envisage le Gouvernement actuel (jusqu'à 1 024 bits par exemple)
;
- la revalorisation des fonctions
de renseignement aurait pour but de faire naître dans notre pays
une véritable culture du secret et du renseignement qui lui fait
actuellement défaut. Elle pourrait s'inspirer de la considération
dont bénéficie la communauté du renseignement dans
les pays anglo-saxons, en particulier au Royaume-Uni ;
- l'élaboration d'une véritable
déontologie du renseignement représente également
un objectif essentiel pour protéger les libertés individuelles
à tous les niveaux.
Les particuliers n'ont pas toujours
les moyens ni n'éprouvent l'utilité de mettre en _uvre des
mesures de protection de leurs communications alors qu'ils sont les premières
victimes des atteintes aux libertés publiques. Il apparaît
donc nécessaire que des accords soient conclus entre Etats afin
d'élaborer un nouveau cadre juridique qui les rassure et les protège.
- enfin, l'engagement de négociations
internationales apparaît indispensable dans un débat qui
s'affranchit du cadre national.
Plusieurs niveaux sont concevables
et les accords pourraient se négocier sur un mode bilatéral
ou multilatéral afin de promouvoir une réelle avancée
démocratique. Dans cette hypothèse, il pourrait être
fait appel aux mesures de protection et de garantie qui concernent les
citoyens américains et qui se verraient étendues aux citoyens
européens pour lever toute ambiguïté.
Plusieurs enceintes sont susceptibles
de servir de cadre à ces accords.
L'Union européenne est adaptée
à la mise en place d'une réglementation commune en matière
de cryptologie et de protection des données. Le niveau communautaire
facilite également le dialogue avec le Royaume-Uni dont la position
ambiguë devra être clarifiée.
Le cadre de l'OCDE ou celui du G
8, qui permettent d'associer les Etats-Unis et le Canada dans une réflexion
élargie, visent tout autant à améliorer les services
nationaux en matière d'enquêtes et de poursuites contre les
nouvelles formes de criminalité qu'à définir les limites
de la souveraineté des Etats dans les domaines qui concernent les
impératifs de libertés publiques, la protection des droits
de l'Homme et de la vie privée ainsi que la liberté des communications.
L'Alliance atlantique peut également
fournir une solution dans la mesure où le dialogue est particulièrement
nécessaire entre alliés sur une question touchant des divergences
entre eux.
- le rôle des pouvoirs publics
dans tous ces domaines est essentiel car leur responsabilité consiste
à la fois à proposer un dispositif juridique adapté,
à sensibiliser les acteurs et opérateurs, à certifier
les produits de protection et les systèmes qui permettent d'assurer
la sécurité, et à acquérir une compétence
d'expert.
Cette action multiple a déjà
commencé en France sous la tutelle et le contrôle interministériels
du SGDN. Des moyens nouveaux doivent lui être accordés afin
qu'il assure sa mission de coordination et d'impulsion des services de
l'Etat chargés de la protection des systèmes d'information
et de communication.
Ainsi, à l'occasion d'une
première réflexion sur les réseaux d'interception
des communications et en particulier du système Echelon, se dessinent
d'importantes réformes sur le plan national comme dans un cadre
international : toutes supposent une nouvelle approche déontologique
des Etats, qui concilie à la fois le respect de leurs impératifs
nationaux et l'élaboration d'une même démarche.
EXAMEN EN COMMISSION
La Commission a procédé
à l'examen du rapport d'information de M. Arthur Paecht, rapporteur,
sur les systèmes de surveillance et d'interception électroniques
pouvant mettre en cause la sécurité nationale.
M. Arthur Paecht a tout d'abord
rappelé qu'à la suite de la parution de plusieurs rapports
du Parlement européen sur le réseau Echelon et d'interrogations
de l'opinion publique reflétées par la presse, la Commission
de la Défense nationale avait décidé, le 29 février
dernier, de lui confier un rapport d'information sur les « systèmes
de surveillance et d'interception électroniques pouvant mettre en
cause la sécurité nationale ». La Commission avait
également décidé d'associer à l'élaboration
de ce rapport un groupe de travail dans lequel chaque groupe politique
serait représenté. La nature du sujet abordé, qui
ne pouvait être efficacement traité que un seul parlementaire
n'a toutefois pas permis aux membres de ce groupe de travail de participer
directement aux investigations du rapporteur.
M. Arthur Paecht, après avoir
reconnu que cette situation avait pu faire naître un sentiment de
frustration chez les membres du groupe de travail, a souligné qu'il
avait d'abord voulu comprendre la nature exacte du réseau Echelon,
analyser ses capacités réelles et évaluer ses véritables
dangers, dans trois domaines en particulier : les risques qu'il comporte
pour la sécurité nationale, les possibilités qu'il
offre d'une utilisation à des fins économiques et l'atteinte
aux libertés publiques individuelles qu'il pourrait permettre.
Il a indiqué qu'il s'était
ensuite interrogé sur les raisons de la médiatisation actuelle
du réseau Echelon et de l'intérêt subit manifesté
pour les réseaux d'écoutes, se demandant si ces phénomènes
n'étaient pas dus à des causes complexes s'apparentant à
des manipulations. Il avait également souhaité comprendre
l'attitude des gouvernements occidentaux non membres du pacte fondateur
d'Echelon à l'égard des réseaux d'interception.
Enfin, il s'était interrogé
sur les moyens qui permettraient de réduire la vulnérabilité
des administrations, des services publics, des entreprises et des particuliers
aux interceptions de leurs communications et s'est demandé quelle
forme pourrait prendre une position commune des Etats de l'Union européenne
face aux intrusions qui peuvent léser leurs intérêts.
Le rapporteur d'information a ensuite
évoqué les difficultés inhérentes au sujet
et a regretté à cet égard la faiblesse des moyens
dont dispose le Parlement pour mener des études sur un tel sujet.
Il a souligné que l'objet de son rapport avait été
considéré comme difficile par tous les interlocuteurs rencontrés,
certains se félicitant cependant de l'intervention du Parlement
et considérant que tout débat en cette manière était
sain. Ce sont les rencontres souhaitées avec les responsables des
services de renseignement qui ont soulevé les difficultés
les plus grandes.
M. Arthur Paecht a fait observer
qu'il s'était heurté en ce domaine à une fin de non-recevoir
de la part des autorités américaines et britanniques. Le
refus des autorités britanniques de permettre au rapporteur de rencontrer
des responsables de leurs services de renseignement s'est fondé
sur le fait qu'il n'était « même pas membre d'une
instance parlementaire chargée du contrôle des services de
renseignement ». Cette attitude ne peut que conforter la Commission
dans l'idée que l'inscription à l'ordre du jour de l'Assemblée
nationale de la proposition de loi visant à la création de
délégations parlementaires pour le renseignement est plus
que jamais nécessaire.
Aux Etats-Unis, la décision
de l'administration fédérale, difficile à comprendre
mais prise, semble-t-il, au plus haut niveau et après de nombreuses
délibérations, de ne pas permettre de rencontre entre le
rapporteur et des responsables des services de renseignement a comme conséquence
de relancer toutes les suspicions sur les missions d'Echelon et en particulier
sur le rôle qu'y jouent les Etats-Unis. Cette décision est
d'autant plus surprenante que des responsables ou d'anciens responsables
d'agences fédérales se sont exprimés publiquement
sur le sujet. L'ensemble des interlocuteurs rencontrés à
Washington a d'ailleurs exprimé son incompréhension vis-à-vis
du refus des autorités américaines.
M. Arthur Paecht a alors fait part
des principales conclusions auxquelles il était parvenu, soulignant
qu'elles étaient dépourvues d'intention polémique
et qu'elles reflétaient une conviction profonde :
- il existe effectivement un système
d'interception des communications, mis en _uvre par les services de renseignement
des Etats-Unis, du Royaume-Uni, du Canada, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande.
L'existence de ce système, qui s'est développé de
manière spectaculaire dans les années 70 et 80, est attestée
par le fonctionnement de bases ou de stations d'écoutes dans les
cinq pays participants ainsi que sur le territoire d'autres Etats comme
le Japon ou l'Allemagne (à Bad Aibling). Elle est confirmée
par de nombreux témoignages et par certains documents rendus publics
;
- pour les créateurs de ce
système, les enjeux de sécurité justifient son maintien.
Or il n'est pas impossible que certaines informations recueillies puissent
être utilisées à des fins politiques et économiques.
Même si aucune entreprise française ne s'est plainte d'écoutes,
dont aucune preuve ne semble d'ailleurs pouvoir être apportée,
les aveux non démentis d'anciens responsables de services américains,
au-delà de leur aspect provoquant et moralisateur, tendent à
prouver que, dans certaines affaires citées par les médias
et touchant des entreprises européennes, des interceptions ont bien
bénéficié indirectement à des sociétés
américaines ;
- les moyens acquis depuis quarante
ans par les services de renseignement acteurs d'Echelon permettent de recueillir,
sinon de traiter, un très grand nombre de communications. Cependant,
l'explosion des communications et le développement des mesures protectrices,
en particulier le chiffrement des messages, compliquent l'exploitation
des données recueillies. L'obsolescence technologique prochaine
des réseaux d'écoutes limite leurs capacités, les
agences de renseignement étant dépassées sur un certain
nombre de créneaux ;
- le débat s'est en fait déplacé
de l'intrusion dans les réseaux de communications à l'intrusion
dans les réseaux informatiques, c'est-à-dire au plus près
de la source émettrice des messages, compte tenu de la vulnérabilité
des systèmes informatisés de communication.
Devant ces évolutions, le
rapporteur d'information a tout d'abord préconisé d'appliquer
un principe général de précaution, au-delà
des premières mesures de prévention liées à
la sécurité des systèmes d'information et de communication.
Il a en premier lieu souligné la nécessité d'informer
tous les acteurs sur les risques potentiels et de les sensibiliser pour
qu'ils prennent les mesures de protection nécessaires de manière
adaptée. Il a insisté sur l'intérêt de recommander,
au sein de chaque structure constituant une cible potentielle, la formation
de responsables de la sécurité des systèmes de communication.
Il s'est prononcé en faveur
de la production de logiciels sûrs, tant en matière de cryptographie
que pour les applications informatiques, même si, dans un premier
temps, ces logiciels pouvaient être nationaux avant de devenir à
court terme européens. Il a également proposé une
libéralisation des programmes de cryptographie ou de chiffrement
de manière à autoriser la vente et l'utilisation de programmes
d'une capacité de 128 bits. Quant aux échanges qui supposent
une plus grande confidentialité, comme l'échange de clés,
il a estimé qu'ils devraient bénéficier aussi d'une
libéralisation accrue pour des produits d'une valeur supérieure
à la limite de 128 bits (jusqu'à 1 024 bits par exemple).
Enfin, après s'être
prononcé en faveur d'une revalorisation des fonctions de renseignement
qui ferait naître dans notre pays une véritable culture du
secret et du renseignement, il a souhaité l'ouverture de négociations
internationales dans un débat sur les systèmes électroniques
de surveillance et d'interception qui doit s'affranchir du cadre national.
Ces négociations, qui pourraient être à la fois bilatérales
et multilatérales, auraient notamment pour objet de promouvoir un
réel progrès des libertés démocratiques. Dans
cette perspective, il pourrait être fait appel aux normes de protection
dont bénéficient les citoyens américains et qui se
verraient étendues aux citoyens européens.
L'Union européenne est adaptée
à la mise en place d'une réglementation commune en matière
de cryptologie et de protection des données. Des accords négociés
dans le cadre de l'OCDE ou du G 8, qui auraient l'avantage d'associer notamment
les Etats-Unis et le Canada, permettraient à la fois de renforcer
l'efficacité des services nationaux en matière d'enquêtes
et de poursuites contre les nouvelles formes de criminalité et de
mieux protéger les libertés publiques. L'alliance Atlantique
peut également fournir un cadre de négociation dans la mesure
où le dialogue est particulièrement nécessaire entre
alliés sur une question intéressant leur sécurité
mais qu'ils abordent avec des préoccupations et des appréciations
divergentes.
En conclusion, M. Arthur Paecht a
souligné le rôle essentiel des pouvoirs publics pour proposer
un dispositif juridique adapté, sensibiliser les acteurs et certifier
les produits de protection ainsi que les systèmes qui permettent
d'assurer la sécurité des communications. Il a également
demandé que l'Etat consente un effort pour favoriser le développement
de l'expertise en matière de sécurité des communications.
Il a enfin proposé que des moyens nouveaux soient accordés
au SGDN pour lui permettre de veiller à la coordination des actions
des administrations dans le domaine de la protection des systèmes
de communication.
Après s'être félicité
de l'utilité du travail accompli, le Président
Paul Quilès a souligné que la chute du mur de Berlin
avait sans doute permis de réorienter largement le réseau
Echelon vers l'espionnage économique, ce qui explique que les médias
s'y soient intéressés dans la période récente,
malgré l'ancienneté du système.
Alors que le discours moralisateur
de certains Etats, qui _uvrent par ailleurs pour que rien ne change, ne
débouche sur aucune action concrète, il convient sans doute
de privilégier l'idée de protection plutôt que de tenter
de mettre en cause un système dont il est juridiquement difficile
de contester l'existence. L'idée d'une régulation internationale
de la surveillance électronique est intéressante mais elle
se heurte à la concurrence des Etats et à l'opposition de
leurs intérêts.
Tout en rappelant qu'il avait défendu
le principe d'un rapport d'information sur le réseau Echelon, M.
Jean Michel a regretté que le groupe de travail n'ait pas disposé
de plus de pouvoir d'investigation et n'ait pas pu en particulier rencontrer
des responsables des questions de surveillance électronique en activité.
Il a demandé à ce propos que le Parlement exerce davantage
les prérogatives que lui offre la Constitution, faisant ressortir
le travail effectué par ailleurs par le Parlement européen.
Le Président Paul Quilès
a souligné que le Parlement européen, qui se donnait peut-être
un peu plus de temps, n'obtiendrait probablement pas des résultats
très différents de ceux de l'Assemblée nationale.
Il a rappelé que la Commission exerçait toutes ses prérogatives
et qu'elle avait formulé de nombreuses propositions tendant à
renforcer le rôle du Parlement dans le domaine de la politique de
Défense. Il a à ce propos indiqué qu'il venait d'écrire
au Premier ministre pour lui demander l'inscription à l'ordre du
jour prioritaire du Gouvernement de la proposition de loi tendant à
l'institution de délégations parlementaires pour le renseignement,
adoptée par la Commission.
Reconnaissant l'importance du travail
accompli par la Commission, M. Jean Michel a néanmoins souligné
les limitations du contrôle parlementaire en France en comparaison
d'autres démocraties.
S'agissant du système Echelon,
il a observé que, pour la première fois sans doute, un réseau
de renseignement travaillait non pour un pays mais pour un ensemble de
nations appartenant au monde anglo-saxon (Etats-Unis et Royaume-Uni depuis
1943, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande depuis 1947). Par ailleurs,
Echelon, qui a tissé une « toile d'araignée »
planétaire avec des emprises en Allemagne, au Japon et en Suisse,
jouit de moyens considérables puisque plus de 70 000 personnes y
collaborent dans un environnement culturel où l'action de renseignement
bénéficie d'une image positive de patriotisme au contraire
de la France.
Relevant que ce réseau, auquel
contribuent peut-être de grands groupes du secteur de l'informatique
et des communications, est présenté comme capable d'intercepter
180 millions de communications à l'heure, il s'est inquiété
des atteintes qu'il porte inévitablement à la vie privée
des particuliers, ne doutant pas que les grandes entreprises prenaient
déjà de leur côté les précautions nécessaires.
Il a estimé, qu'eu égard
à l'ampleur des questions soulevées, des investigations plus
poussées étaient nécessaires.
M. Jean-Louis Bernard a confirmé
le sentiment de frustration des membres du groupe de travail, précédemment
évoqué par le rapporteur. Il a néanmoins estimé
que la création d'une commission d'enquête n'aurait sans doute
pas permis d'obtenir beaucoup plus d'informations que n'en avait reçu
le rapporteur sauf, peut-être, auprès de responsables français.
Jugeant positifs les résultats du travail accompli, il a souligné
qu'il en avait retiré l'intime conviction que tout peut être
écouté et stocké, même si le traitement des
données rassemblées peut s'avérer difficile. Dès
lors, la vie privée des individus est, plus que jamais, menacée
car « les murs ont véritablement des oreilles ».
Après avoir estimé
nécessaire de relancer les propositions de la Commission sur la
création d'une structure parlementaire de contrôle des services
de renseignement, il a fait remarquer que les responsables ou anciens responsables
de ces services ne pouvaient qu'être embarrassés lorsqu'ils
étaient interrogés sur un système avec lequel ils
coopèrent, dans le cadre d'échanges d'informations, chaque
organisme ayant coutume, en ce domaine, de « faire son marché
» auprès des autres. Il lui est par ailleurs apparu particulièrement
nécessaire de retenir que les produits informatiques, y compris
ceux destinés au grand public, comportaient d'ores et déjà
de nombreuses « trappes » à renseignements, estimant
qu'un recours plus général aux techniques de cryptologie
pouvait offrir une protection dont la portée restait toutefois à
ce jour incertaine.
M. Arthur Paecht, rapporteur,
a apporté les précisions suivantes :
- comme l'a souligné M. Jean
Michel, le Parlement doit effectivement exercer pleinement ses pouvoirs
en vue, tout particulièrement, d'assurer la protection des individus,
les Etats et les grandes entreprises disposant quant à eux de certains
moyens de défense ;
- la question du réseau Echelon
ne saurait se résumer à une opposition entre le monde anglo-saxon
et les autres pays. Les services de renseignement appartenant au noyau
fondateur d'Echelon ont en effet noué des relations bilatérales
étroites avec ceux de pays extérieurs au système,
ne serait-ce qu'en raison des liens créés par l'Alliance
Atlantique ou la construction européenne. Il a précisé
que le monde asiatique, et notamment des pays comme la Chine ou le Japon,
pouvaient eux aussi se doter de systèmes d'interception distincts,
soit dans un cadre multilatéral, soit de manière plus autonome
ou encore à partir de relations entretenues avec le système
Echelon ;
- à ce jour, seuls des parlementaires
allemands ont pu visiter à Bad Aibling une station d'interception
dans laquelle opèrent d'ailleurs les services de renseignement américains.
Les autorités allemandes ont obtenu des Etats-Unis l'engagement
de leur fournir les informations recueillies sur leur sol et de ne pas
se livrer à des activités d'espionnage économique
contre l'Allemagne. Elles ne disposent toutefois pas des moyens de vérifier
le respect de cet engagement ;
- après avoir souligné
avec satisfaction que la Commission pouvait confier des rapports d'information
importants à des membres de l'opposition, il a fait valoir que le
contrôle parlementaire était aussi affaire de volonté
;
- s'agissant des relations bilatérales
nouées au profit de spécialistes français en marge
du système Echelon, il a fait état de formations dispensées
aux Etats-Unis dans le cadre d'une coopération mutuellement avantageuse.
La Commission a alors autorisé
à l'unanimité la publication du rapport d'information sur
les systèmes de surveillance et d'interception électroniques
pouvant mettre en cause la sécurité nationale conformément
à l'article 145 du Règlement.
ANNEXE N° 1
LISTE DES PERSONNES RENCONTRÉES
AU COURS DE LA MISSION D'INFORMATION
Secrétariat général
de la Défense nationale
- M. Jean-Claude Mallet, Secrétaire
général de la Défense nationale
- Général Pierre-Jacques
Costedoat, Secrétaire général adjoint
- Contre Amiral Jacques Gheerbrant
- Contre Amiral Stanislas d'Arbonneau
Ministère des Affaires
Étrangères
- M. Régis de Bellenet, Directeur
des affaires stratégiques, et M. Laurent Paillard, Conseiller auprès
du directeur des affaires stratégiques
Ministère de la Défense
Délégation générale
pour l'armement
- M. Jean-Yves Helmer, Délégué
général pour l'armement
- M. Francis Chompret, Chargé
de mission auprès du Délégué général
- M. Jean-Paul Gillyboeuf, Ingénieur
général de l'armement
Direction du Renseignement Militaire
- Vice-Amiral Yves de Kersauson
de Pennendreff, Directeur
- Lieutenant-Colonel Philippe Pengam,
Chef de Cabinet
Direction générale
de la Sécurité Extérieure
- M. Jean-Claude Cousseran, Directeur
Ministère de l'Intérieur
- M. Pierre Dabezies, Conseiller
du Ministre de l'Intérieur pour les affaires de renseignement
Direction de la Surveillance du
Territoire
- M. Jean-Jacques Pascal, Directeur
SAGEM
- M. Mazzenti, Directeur du développement
- M. Dupas, équipements de
sécurité
Personnalités
- M. Guillaume Dasquié, Rédacteur
en chef du Monde du renseignement
- Mme Anne-Marie Lizain, Sénatrice
de Belgique
- M. Jacques Stern, Professeur à
l'École Normale Supérieure
*
Mission à Berlin
- M. Ernst Uhrlau, Coordinateur pour
les services de renseignement
- M. Hans-Jürgen Knoke, Vice-Président
en charge de la sécurité de Deutsche Telekom
- M. Gerd Von Brandenstein, Vice-Président
du groupe Siemens, chargé des relations avec le gouvernement et
M. Alexander Von Erdmannsdorff, Directeur du groupe Siemens
- M. Karsten Voigt, Secrétaire
d'Etat à la coordination des relations transatlantiques (germano-américaines)
- M. Niels et Mme Sigrid Hintzen,
Conseillers juridiques du patronat allemand (BDI)
Mission à Washington
- M. Vernon Loeb, Journaliste au
Washington Post
- M. Daniel Benjamin, Senior Follow,
US Institute of Peace
- M. James Branford, Journaliste
et écrivain
- M. Joan Grimson, Deputy Majority
Staff Director du Sénateur Shelby, Président de la Commission
spéciale du renseignement (Senate Select Intelligence
Committee)
- M. Philippe Gordon, Directeur du
Centre sur les Etats-Unis et la France - Foreign Policy Studies Program
- M. Porter J. Goss, Représentant,
Président de la Commission spéciale du renseignement (House
Select Intelligence Committee)
- M. Andy Kutler, assistant du Sénateur
Richard H. Bryan, vice-Président de la Commission>
- M. R. James Woolsey, Avocat, Ancien
Directeur de la CIA
*
Déplacement au Centre électronique
de l'armement à Rennes (CELAR)
ANNEXE N° 2
COMPOSITION DU GROUPE DE TRAVAIL
- M. Arthur Paecht, rapporteur, député
du Var (UDF)
- M. Jean-Louis Bernard, député
du Loiret (UDF)
- M. Antoine Carré, député
du Loiret (DL)
- M. René Galy-Dejean, député
de Paris (RPR)
- M. Jean Michel, député
du Puy-de-Dôme (S)
- M. Bernard Birsinger, député
de Seine Saint-Denis (C)
- M. Aloyse Warhouver, député
de la Moselle (RCV)
____________
N° 2623.- Rapport d'information
de M. Arthur Paecht, au nom de la commission de la défense, sur
les systèmes de surveillance et d'interception électroniques
pouvant mettre en cause la sécurité nationale (Système
Echelon).
1 La composition
de ce groupe de travail figure en annexe.
2 Ce premier
accord, dénommé BRUSA, aurait été signé
en mai 1943. Il aurait contribué à standardiser les méthodes
et les procédures des services britanniques et américains
en charge du renseignement électromagnétique.
3 La Nouvelle-Zélande
n'aurait ainsi fait partie du réseau qu'en 1989 avec la construction
de la base de Waihopaï.
4 Cette station
ne fonctionne plus.
5 La qualification
de station d'écoutes et d'espionnage a été reconnue
par le Ministre britannique de la Défense dans une réponse
parlementaire du 29 mars 1994.
6 Commission
permanente sur le renseignement de la Chambre des Représentants
(House Permanent Committee on Intelligence) et commission homologue du
Sénat (Senate Permanent Committee on Intelligence)
7 Le premier
du 17 mars 2000 dans le Wall Street Jornal, le second du 28 mars
dans Le Figaro.
8 Ces manchons
sont équipés de bobines qui capteraient les champs électromagnétiques
émis par le câble. Un manchon récupéré
par les Soviétiques aurait été exposé au musée
du KGB à Moscou dans les années 80.
9 La barrière
de la langue a rarement constitué une difficulté majeure
dans l'histoire. Les méthodes employées par Thomas Young
et Jean-François Champolion au XIXème siècle pour
le déchiffrement des hiéroglyphes ou de Michael Ventris pour
celui de l'écriture crétoise dite Linéaire B montrent
que le caractère de langue morte voire inconnue n'a pas toujours
constitué un obstacle infranchissable pour le déchiffrement
à partir du moment où on disposait d'indices comme la pierre
de Rosette trilingue ou l'hypothèse que l'écriture crétoise
était en fait du grec syllabique.
10 Livres
de Nicky Hager « the Secret Power » et de James Banford «
the Puzzle Palace ».
11 Notamment
le Premier ministre néo-zélandais David Lange.
12 Seul ce
premier rapport est public.
13 Pour le
responsable du SGR, enquêter sur un système comme Echelon
serait illégal en Belgique vu l'absence de législation sur
les écoutes de sécurité.
14 Réponse
à M. Georges Sarre le 24 février 2000.
15 Réponse
à une question écrite du député Yves Nicolin
le 10 janvier 2000.
16 Par exemple,
dans la réponse à la question écrite de M. Michel
PAJON en date du 3 juillet 2000.
17 Une enquête
préliminaire sert à déterminer si les faits sont suffisamment
avérés pour ouvrir une information judiciaire.
18 Les messages
non déchiffrés ne sont jamais échangés.
19 La méthode
consiste à remplacer un alphabet en clair par un alphabet crypté
en décalant la valeur de chaque lettre (par exemple, A devient C,
B devient D, etc.). La clé de chiffrement ou de déchiffrement
est alors le décalage de chaque lettre par rapport à sa place
normale dans l'alphabet (dans l'exemple : 3).
20 Le carré
de Vigenère utilise 26 alphabets chiffrés, chacun d'eux étant
décalé d'une lettre par rapport au précédent.
Son utilisation repose sur un mot ou une expression clé qui permet
de savoir à quel alphabet il faut faire référence
pour crypter chaque lettre.
21 ASCII
assigne à chaque lettre de l'alphabet ou à certains symboles
un nombre binaire à 7 chiffres.
22 Mathématiquement,
le nombre d'échanges de clés nécessaires entre «
n » individus est « n(n+1)/2 ».
23 Dans ce
cas, le nombre de clés nécessaires pour « n »
intervenants n'est plus que de « 2n ».
24 En l'occurrence
le produit de ces deux nombres premiers.
25 En France,
il existe actuellement cinq laboratoires agréés par le SCSSI
qui effectuent l'évaluation des systèmes de sécurité.
26 ou STOA
(scientific and technological option assessment).
27 Cf. annexe
3.
28 Dont le
titre est « The state of the art in Communications Intelligence (COMINT)
of automated processing for intelligence purposes of intercepted broadband
multi-language leased or common carrier systems, and its applicability
to COMINT targeting and selection, including speech recognition ».
29 Dont le
titre est « The legality of the interception of electronic communications
: a concise survey of the principal legal issues and instruments under
international, european and national law ».
30 Dont le
titre est « The perception of economic risks arising from the potential
vulnerability of electronic commercial media to interception ».
31 Cette
résolution a été publiée 22 mois plus tard,
au journal officiel des communautés du 4 novembre 1996.
32 Les Quinze
de l'Union européenne, les partenaires du pacte UKUSA et la Norvège.